La Pitié dangereuse
De Stefan Zweig
Mise en scène de Philippe Faure

Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
jusqu'au 18 novembre 2006

et en tournée jusqu'en février 2007



L’enfer des bonnes intentions

Mais, après tout, si l’enfer
avait autant de charme et d’attraits,
qui hésiterait à y aller ?
Mary Kingsley

Une jeune infirme tombe amoureuse d’un officier imbécile… La Pitié dangereuse est un drame moral, et non moraliste, d’une grande finesse, à laquelle l’adaptation de Philippe Faure parvient à s’élever, portée par une distribution plus que remarquable, avec Sylvie Testud au centre et à la hauteur de toutes les attentions.

Tortueux et torturé, et pourtant simple, comme les lignes fatales d’une partie d’échecs – La Pitié dangereuse réunit cinq vies ratées, qui tour à tour s’exaltent et désespèrent dans leur impossibilité à affronter dignement, et ensemble, le malheur de chacun. Voici une jolie jeune fille (Sylvie Testud) que la souffrance et l’humiliation silencieuse du monde ont rendue amère, agressive et diablement lucide : son misérable espoir de normalité, sinon d’amour, se perd dans la gentillesse falote d’un imbécile heureux (Mathieu Loth), pleutre et égoïste comme tous les hommes heureux, et qui pousse la maladresse jusqu’à l’enfer des bonnes intentions les plus distanciées, les plus méprisantes. Incapable d’appréhender l’amour, ni l’Autre, ni même ce respect, cet amour minimal, qu’est la sincérité, le jeune premier s’enfonce dans des tourments ridicules, lamentablement pressurés par la douleur clocharde du père (Albert Delpy), et difficilement soignés par le bon médecin, débordé par la détresse générale, auquel Bruno Sermonne prête une profondeur, une participation (pour compassion), impressionnantes.

Et vogue la galère humaine, en rond dans ce huis clos brillant, dans cette tragédie fluide et bien rythmée, enfermée dans un décor MittelEuropa feutré, hélas dépourvu de toute beauté, assez désagréable en soi, mais, heureusement, souvent baigné par des valses lumineuses, comme par le jeu lumineux de Sylvie Testud. Le monde reste inguérissable : une bonne excuse pour les uns, une surcharge de souffrance et de défi pour les autres, puisque, entre bonheur et mauvaise conscience, il faut choisir. Mais, Stefan Zweig le dit encore, les hommes ne savent pas choisir.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2006)

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