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Paul,
où les tribulations d'une "petite bite".
Le titre, monosyllabe
égarée cherchant vainement sa moitié pour faire
sens, semble attendre qu’on le redouble ; ce sentiment d'incomplétude
est au coeur de l'existence de Paul, qui examine sa condition d'homme
petitement membré avec lucidité, examen tour à
tour pathétique, cynique ou drolatique, frisant l'obsession
pathologique, pour notre plus grand plaisir de lecteur. Paul se
dit "bancal de naissance, impotent. La vie m'a estropié,
amputé." Son sexe de "petite taille",
pour reprendre l'un des euphémismes du narrateur, l'a laissé
tranquille jusqu'à l'adolescence, époque fatidique
des comparaisons et des complexes en tout genre, coïncidant
avec la découverte des films pornographiques : "une
scène aura suffi pour constater que je n'avais pas de quoi
aimer mon prochain comme les autres. Tout juste de quoi m'y faufiler."
Ce qu'il voit comme un handicap physique majeur influe désormais
sur toute son existence et transforme toute interaction sociale
en une souffrance. Sa vie entière se résume à
ce manque, à quelques centimètres de chair dont l'absence
fait de lui : "un talon d'Achille de la tête aux pieds."
C'est toujours à la taille de son sexe qu'il attribue son
égocentrisme, sa phobie du féminin, son manque d'amabilité,
son onanisme compulsif ou encore sa reconnaissance envers sa mère,
l'une "des rares femmes de ma connaissance à avoir
pu légitimement s'émouvoir de mon passage en son intimité."
Cette moitié d'homme (c'est lui qui le dit...) rejette en
partie le besoin de compétition exacerbée qui caractérise
la plupart des comportements de ses pairs et tâche de dépasser
son complexe d'infériorité en cultivant une certitude
secrète : celle de valoir mieux que les autres, ceux qui
affichent sans crainte du ridicule leur assurance phallique et leur
fierté dominatrice ; "leur aisance me déchire.
Je les hais parce qu'au fond de moi je les envie. Si vulgaires et
odieux soient-ils, ils sont mes héros et je ne me sens pas
de taille." pense-t-il à l'adolescence, un temps
de frustrations et de plaisirs solitaires.
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Il s'est ainsi habitué à n'être qu'un
homme "transparent" et sa discrétion
s'accompagne d'une instabilité professionnelle et sexuelle
chronique ; sa vie de célibataire lui permet de rester
disponible et de jouer au prédateur quand vient le
soir, se contentant la plupart du temps de "filles
laides", ce qui demande moins d'efforts. Ainsi,
contrairement à toute attente, ce manque originel provoque
en lui une véritable boulimie sexuelle, l'obligeant
à toujours séduire et satisfaire le plus grand
nombre possible de femmes, sans jamais s'attacher : une quête
morbide, vouée à se répéter compulsivement,
à l'envi, ainsi que le ferait un Don Juan moderne ;
et plutôt que de nier l'existence de ce pénis
si peu masculin, point nodal de son existence, il "fait
avec", quand bien même ce dernier aurait envahi
jusqu'au moindre recoin de son esprit. |
D'emblée,
dans un tout autre genre et au-delà de toute considération
stylistique et poétique, Zi fait
songer à l'admirable Moi et Lui
d'Alberto Moravia, édifiant dialogue entre un homme et son
sexe, récit des vaines tentatives du premier pour sublimer,
via la création artistique, les pulsions animales mais parfaitement
naturelles du second. Dans Zi, ce dialogue
est sous-jacent, et si les situations, l'époque, le contexte
sociopolitique et le narrateur n'ont rien de commun (de même
que la plume), il reste que l'on peut y lire, plus ou moins directement,
une critique acerbe de la société moderne (ce qui
est déjà au centre du roman de l'écrivain italien,
quand il expose les tares de l'idéal "bourgeois",
la corruption "révolutionnaire" et, déjà,
les dérives de la société de consommation).
L'auteur s'attaque, en filigrane, à une société
incapable de se débarrasser de ses stéréotypes
(en particulier ceux qui sont générés par les
traits superficiels que l'on associe à la "virilité")
et à dépasser l'amalgame consistant à confondre
le pénis et le phallus, le matériel et le symbolique,
la taille du sexe et la réussite sociale, familiale ou amoureuse
; un monde qui ne cesse de promouvoir le culte des apparences, au
détriment du plus grand nombre et de l’altérité.
En permanence,
derrière le langage élégant et pittoresque
du récit (hormis quelques clichés demandant à
être retravaillés, et divers jeux de mots faciles que
l'on pardonnera néanmoins, tant ils ont dû être
tentants... il faut bien s'amuser un peu), on lit une souffrance
réelle, mais l'amertume se voit relayée par une autodérision
qui fait office de baume. De même, on verra, dans les incartades
volontairement grossières et abruptes que le narrateur s'autorise,
la possibilité d'un exutoire (vital) par le biais des mots.
On prend goût aux anecdotes passées et à venir,
réelles ou fantasmées, à la franchise du langage
(la véritable vulgarité n'est jamais celle que l'on
croit) et aux mésaventures rocambolesques de Paul, décrites
avec force détails. On sourit beaucoup au récit des
péripéties d'un personnage plus habile qu'il n'y paraît,
un inadapté qui examine les moeurs contemporaines du haut
de son "infériorité" (l'uniformisation imbécile
de l'adolescence puis le conformisme abêtissant des adultes)
et dénonce la prédominance de quelques stéréotypes
rétrogrades véhiculés en grande partie par
les médias à la mode ou la publicité ("je
suis la victime incrédule d'un décor envahi par le
sexe, où les parfums les plus chics sentent le cul, ou Rocco
Siffredi a des allures de jeune premier (...). Je suis la victime
de ce monde où les femmes, entre anorexie et silicone, ont
déjà payé leurs tributs aux nouveaux canons
de la plastique, de ce monde où la surenchère de l'équipement
gagne chaque jour un peu plus de terrain.") - et l'auteur,
malgré d'ennuyeuses généralités (sur
les relations entre hommes et femmes, tout particulièrement,
qui trahissent une propension à se conformer aux diktats
du roman "branché"), parvient malgré tout
à évoquer le désarroi d'un homme dont le sentiment
de frustration est bien issu d'un besoin de mimétisme social
(qu'il rejette tout en tentant de s'y conformer) et tient davantage
du symbolique que du physiologique.
En définitive, à quoi se résume la tragédie
de Paul ? Non pas à avoir une "petite bite",
un sexe "inachevé", mais plutôt
à avoir, bien malgré lui, intégré des
valeurs faussées (dont la terrible équation pénis
= phallus, qui fait encore des ravages) et tenté de se fondre
dans le rang, plutôt que de revendiquer son altérité
; en réalité, et le dénouement est là
pour le confirmer, tout n'est qu'une question de point de vue, il
en va en littérature comme dans l'existence…
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

voir
aussi
C'est pour un garçon ou pour une
fille ? La dictature du genre
de Georges-Claude Guilbert (Autrement, 2004)
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