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Prises de becs et autres petits soucis.
Pour les petits
fonctionnaires partageant un même bureau, l’enfer, c’est
évidemment les autres, et avant tout les collègues
; mais c’est l’unité de travail (unité
de base de l’administration chinoise) à laquelle lao
He, xiao Lin, xiao Peng, lao Sun ou lao Qiao appartiennent qui est
en cause ; un système qui réglemente leur existence
et les rend entièrement dépendants d’une structure
hiérarchique aveuglément inefficace et corrompue,
à l’image de la société dans laquelle
ils évoluent…
Liu Zhenyun s’attaque brillamment au fonctionnariat à
la chinoise et à ses dysfonctionnements, au sort que cette
organisation réserve à ceux qui ont choisi (faute
de mieux pour la plupart) de servir l’Etat — même
si on ne saura jamais en quoi consiste exactement le travail des
personnages (hormis « rédiger des rapports
» ou « écrire des documents officiels »…)
; une préoccupation en réalité bien secondaire
au vu des soucis qui les accablent et des absurdités d’un
quotidien qui ne se laisse jamais oublier – la misère
(comment finir le mois), la vétusté des logements
(qu’on doit parfois partager avec d’autres familles),
l’épuisement des déplacements… «L’argent,
l’appartement, manger, dormir, pisser, chier : tout, absolument
tout dépendait de comment xiao Lin se débrouillait
dans l’unité de travail. », se désole
l’un des personnages, dont le bas salaire, même cumulé
avec celui de son épouse, ne leur permet pas d’acheter
de la viande.
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On
suit ainsi Lao He, le modeste employé sans ambitions,
jamais promu en 20 ans, xiao Lin, le jeune père de
famille qui songe parfois à ses idéaux estudiantins
mais rêve maintenant d’entrer au Parti pour des
raisons purement matérielles, xiao Peng, jeune femme
qui ose tenir tête à ses aînés,
lao Sun, obnubilé par la promotion alléchante
qu’il croit mériter depuis tant d’années,
et lao Qiao, la vieille maoïste acariâtre, qui
s’est fait une spécialité de fouiller
dans les tiroirs de ses collègues mais sans laquelle
l’entrée au parti est bloquée. Tous envient
lao Zhang, qui vient de quitter leur bureau pour prendre un
poste de directeur adjoint, et qui va bientôt pouvoir
emménager dans un cinq pièces (le stade ultime
du bonheur…). Sont-ils pires que d'autres ? Pas tant
que ça. |
Tous dépendent
de leur travail mais surtout des relations qu’ils entretiennent
avec la hiérarchie, qui peut déterminer (souvent très
arbitrairement) leur avancement et donc l’amélioration
de leurs conditions de vie. Un système éprouvant mais
surtout infantilisant, qui étouffe dans l’œuf
toute vision un peu ouverte sur le monde et la société,
chacun étant absorbé par des tracas d’ordre
matériel et par les disputes dérisoires qui les opposent
à leurs collègues, des conflits que l’on suit
avec un effarement teinté d'amusement ; des broutilles qui
en disent pourtant long sur l’état de leur libre-arbitre
et sur les relations humaines en général.
On rit des petites manigances qui se jouent dans ce bureau, des
malentendus et des brouilles qui s’ensuivent, des alliances
conclues en douce et des changements qui s’opèrent
sans prévenir, pour des raisons incongrues (une crise d’hémorroïdes
du directeur, par exemple). Les tensions accumulées sont
exacerbées par des rivalités qui nous semblent risibles
mais qu’on se met peu à peu à vivre avec eux,
dans une atmosphère digne d’une cour royale et de ses
interminables intrigues.
Dans le second
récit, sorte de prolongement du précédent,
on suit de plus près xiao Lin et son épouse xiao Li,
aux prises avec des difficultés d’ordre domestique,
là encore insignifiantes à nos yeux d’occidentaux
baignant dans le confort, mais qui pourtant menacent la stabilité
de leur relation et de la famille qu’ils ont fondée.
A quoi aspirent-ils donc ? Au confort bourgeois, évidemment
– de piètres ambitions consuméristes qui nous
renvoient à nos propres rêves matérialistes,
sur une autre échelle, certes, mais cependant pas plus glorieux.
Car on aurait tort de se moquer de ce jeune couple, prêt à
débourser 40 yuans (6 jours de tofu, ou le prix d’une
consultation à l’hôpital…) pour acheter
des cannettes de coca («une boisson de marque»)
afin de soudoyer un directeur susceptible d’aider xiao Li
à changer d’unité de travail ; pris dans les
rets d’une société encore totalitaire (quoi
qu’en disent nos experts ou autres politiciens), où
toute pensée novatrice est insidieusement écrasée
par un quotidien pesant et réducteur, où tout se monnaye.
Les sentiments n’ont plus court, les relations sont réduites
à des échanges hâtifs et les personnages les
plus mal lotis se retrouvent dans des situations humiliantes –
même si xiao Lin apprend peu à peu qu’il vaut
mieux ravaler sa fierté si l’on veut survivre.
« Plumes de poulet plein le sol », explique
le traducteur en postface, est une image renvoyant aux incessants
« tracas » qui abrutissent les petites gens et leur
ôtent toute envie de se révolter, des gens dont l’auteur
raconte si bien les déconvenues et les minuscules bonheurs.
Satire réjouissante et sans complaisance d’un univers
étriqué, Peaux d’ail et plumes de
poulet témoigne cependant de la bienveillance
de l’auteur envers ses personnages, car c’est d’abord
au système qui formate ainsi les individus qu’il s’en
prend.
Blandine
Longre
(décembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

Chine,
du côté des livres
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