Peaux d’ail et plumes de poulet
de Liu Zhenyun

nouvelles traduites du chinois et annotées par Sebastian Veg
Bleu de Chine, 2006

 

 


Prises de becs et autres petits soucis.

Pour les petits fonctionnaires partageant un même bureau, l’enfer, c’est évidemment les autres, et avant tout les collègues ; mais c’est l’unité de travail (unité de base de l’administration chinoise) à laquelle lao He, xiao Lin, xiao Peng, lao Sun ou lao Qiao appartiennent qui est en cause ; un système qui réglemente leur existence et les rend entièrement dépendants d’une structure hiérarchique aveuglément inefficace et corrompue, à l’image de la société dans laquelle ils évoluent…
Liu Zhenyun s’attaque brillamment au fonctionnariat à la chinoise et à ses dysfonctionnements, au sort que cette organisation réserve à ceux qui ont choisi (faute de mieux pour la plupart) de servir l’Etat — même si on ne saura jamais en quoi consiste exactement le travail des personnages (hormis « rédiger des rapports » ou « écrire des documents officiels »…) ; une préoccupation en réalité bien secondaire au vu des soucis qui les accablent et des absurdités d’un quotidien qui ne se laisse jamais oublier – la misère (comment finir le mois), la vétusté des logements (qu’on doit parfois partager avec d’autres familles), l’épuisement des déplacements… «L’argent, l’appartement, manger, dormir, pisser, chier : tout, absolument tout dépendait de comment xiao Lin se débrouillait dans l’unité de travail. », se désole l’un des personnages, dont le bas salaire, même cumulé avec celui de son épouse, ne leur permet pas d’acheter de la viande.

On suit ainsi Lao He, le modeste employé sans ambitions, jamais promu en 20 ans, xiao Lin, le jeune père de famille qui songe parfois à ses idéaux estudiantins mais rêve maintenant d’entrer au Parti pour des raisons purement matérielles, xiao Peng, jeune femme qui ose tenir tête à ses aînés, lao Sun, obnubilé par la promotion alléchante qu’il croit mériter depuis tant d’années, et lao Qiao, la vieille maoïste acariâtre, qui s’est fait une spécialité de fouiller dans les tiroirs de ses collègues mais sans laquelle l’entrée au parti est bloquée. Tous envient lao Zhang, qui vient de quitter leur bureau pour prendre un poste de directeur adjoint, et qui va bientôt pouvoir emménager dans un cinq pièces (le stade ultime du bonheur…). Sont-ils pires que d'autres ? Pas tant que ça.

Tous dépendent de leur travail mais surtout des relations qu’ils entretiennent avec la hiérarchie, qui peut déterminer (souvent très arbitrairement) leur avancement et donc l’amélioration de leurs conditions de vie. Un système éprouvant mais surtout infantilisant, qui étouffe dans l’œuf toute vision un peu ouverte sur le monde et la société, chacun étant absorbé par des tracas d’ordre matériel et par les disputes dérisoires qui les opposent à leurs collègues, des conflits que l’on suit avec un effarement teinté d'amusement ; des broutilles qui en disent pourtant long sur l’état de leur libre-arbitre et sur les relations humaines en général.
On rit des petites manigances qui se jouent dans ce bureau, des malentendus et des brouilles qui s’ensuivent, des alliances conclues en douce et des changements qui s’opèrent sans prévenir, pour des raisons incongrues (une crise d’hémorroïdes du directeur, par exemple). Les tensions accumulées sont exacerbées par des rivalités qui nous semblent risibles mais qu’on se met peu à peu à vivre avec eux, dans une atmosphère digne d’une cour royale et de ses interminables intrigues.

Dans le second récit, sorte de prolongement du précédent, on suit de plus près xiao Lin et son épouse xiao Li, aux prises avec des difficultés d’ordre domestique, là encore insignifiantes à nos yeux d’occidentaux baignant dans le confort, mais qui pourtant menacent la stabilité de leur relation et de la famille qu’ils ont fondée. A quoi aspirent-ils donc ? Au confort bourgeois, évidemment – de piètres ambitions consuméristes qui nous renvoient à nos propres rêves matérialistes, sur une autre échelle, certes, mais cependant pas plus glorieux. Car on aurait tort de se moquer de ce jeune couple, prêt à débourser 40 yuans (6 jours de tofu, ou le prix d’une consultation à l’hôpital…) pour acheter des cannettes de coca («une boisson de marque») afin de soudoyer un directeur susceptible d’aider xiao Li à changer d’unité de travail ; pris dans les rets d’une société encore totalitaire (quoi qu’en disent nos experts ou autres politiciens), où toute pensée novatrice est insidieusement écrasée par un quotidien pesant et réducteur, où tout se monnaye. Les sentiments n’ont plus court, les relations sont réduites à des échanges hâtifs et les personnages les plus mal lotis se retrouvent dans des situations humiliantes – même si xiao Lin apprend peu à peu qu’il vaut mieux ravaler sa fierté si l’on veut survivre.
« Plumes de poulet plein le sol », explique le traducteur en postface, est une image renvoyant aux incessants « tracas » qui abrutissent les petites gens et leur ôtent toute envie de se révolter, des gens dont l’auteur raconte si bien les déconvenues et les minuscules bonheurs. Satire réjouissante et sans complaisance d’un univers étriqué, Peaux d’ail et plumes de poulet témoigne cependant de la bienveillance de l’auteur envers ses personnages, car c’est d’abord au système qui formate ainsi les individus qu’il s’en prend.

Blandine Longre
(décembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Chine, du côté des livres

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