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Le chemin vers l’aurore
Paru deux ans avant la mort de Maria Zambrano (1904-1991), Notes
pour une méthode est un essai rare par son
ampleur comme par sa beauté. Cette philosophe espagnole y
déploie une sagesse épurée qui se détache
de la philosophie pour rejoindre les grandes vérités
dont nous avons la prémonition dans la souffrance et dans
la joie, dans la poésie et dans la musique - et le terme
de ‘notes’, dans le titre, renvoie non pas à
quelque douloureuse écriture fragmentaire post-moderne, mais
bien à des notes de musique, à l’écriture
musicale dans laquelle s’exprime son expérience décisive
de l’être. Avec une plume pour piano, la mélancolie
et la lumière s’unissent ici comme pour une nocturne
de Chopin.
Essai de dépassement
de la philosophie et du rationalisme, de la psychè et du
moi, Notes pour une méthode n’est
pas une œuvre conceptuelle, et Maria Zambrano cite moins Descartes
et Kant, que son maître Ortega y Gasset, les sages de l’antiquité,
à commencer avec Parménide et Plotin, Saint Jean de
la Croix, jusqu’à Cervantès. La langue sibylline
du chemin vers la transcendance est métaphorique, à
la manière des énigmes du Sphinx : sa portée
n’en est que plus vaste, précisément comme ces
énigmes que celui qui sait pose à celui qui ne sait
pas encore moins pour qu’il réponde que pour qu’il
(s’)affronte, pour le préparer aux énigmes de
l’existence et du destin.
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Devant
l’horizon d’une sagesse intime en phase avec l’être
(ce qui est et le fait d’être), la méthode
que l’auteur nous propose fait la part belle à
la souffrance, riche source de sens, et présente l’humanité
et ses erreurs dans une nudité limpide - une humanité
d’autant plus belle que l’on considère
ce qu’elle a perdu, ce qu’elle perd chaque jour
en reculant sur la voie de la clairvoyance. Il s’agit
avant tout de ne plus appréhender l’espace et
le temps dans la cuisante manière de la raison, mais
par une pensée libérée du moi et de son
inhibition dans la triade tragique passé-présent-futur.
Phénoménologie métaphorique du sujet
et de la pensée, Notes pour une méthode
convie le lecteur à échapper à la fuite
du temps, pour renouer avec le présent qui est celui
de la mémoire, c’est-à-dire renouer avec
soi-même et sa liberté cosmique. |
Au terme de
ces chapitres sur le sujet, sur l’espace et sur le temps,
au terme de ces notes qui flirtent avec l’ontologie pour la
déchaîner des maillons de la raison, et qui savent
s’élever jusqu’à la métaphysique
(avec une puissance telle que tout le rationalisme cartésien
et post-cartésien tombe en miettes, et Heidegger, soi-disant
bourreau de la métaphysique, avec lui), Maria Zambrano décrit
à rebours les étapes de la raison sur le chemin de
la lucidité et de l’expérience de l’unité
avec l’être : cette raison humaine ‘encore
submergée’
peut ainsi se faire ‘poétique’ (‘nécessité
d’une respiration régulière et paisible, nécessité
de convivance, de ne pas être seul dans un monde sans vie’),
puis raison mathématique (mais il ne faut pas rester emprisonné
dans cette théorie scientiste des nombres qui embrase l’humanité
à notre époque, car la science actuelle n’est
pas science des ‘nombres secrets de l’âme,
du monde’), ‘raison vivifiante’
(‘qui tirerait d’elle-même son élan
et l’origine de sa croissance’), ‘raison
médiatrice’ (‘entendre la musique de
la pensée’ hors du temps, par la médiation
du beau, de l’amour), pour devenir enfin ‘raison
séminale’, c’est-à-dire retrouver
la raison originelle, celle qui permet précisément
d’être soi-même, à l’intérieur
de la raison, dans la connaissance de la raison dans toute sa diversité.
La partition
s’achève sur une magnifique ‘Vision’ ciselée
en de petits poèmes philosophiques en prose. Identité
du vu, du voir et de la visibilité ; omniprésence
et pure solitude, le sujet et l’être deviennent l’un,
dans l’absence d’un autre, et dans la promesse d’un
au-delà de l’être et de la présence ;
don de la ‘perle’, possession de l’évanescence
; et voilà que ‘le temps s’ouvre en forme
de rose’, intériorité sans menace, accomplissement
sans obsession... Fin de l’immense voyage du sujet qui se
fond dans l’être, qui disparaît dans l’expérience,
qui meurt dans une apothéose de la vie comme fugitivité
pure, abstraite, loin par-delà les mots et leur vitalisme
à l’emporte-pièce : plus rien n’existe,
tout est l’aurore.
Son altruisme
poétique, sa sensibilité si nuancée, son affable
lucidité, nous mènent à dire que Maria Zambrano
convainc moins qu’elle ne séduit, qu’elle ne
charme, qu’elle n’envoûte, mais cela n’est
pas lui adresser un reproche : en matière de sagesse, la
conviction est une impasse destinée aux bricoleurs de l’existence
et autres bêtes de science sans conscience ; tandis que la
séduction nous place sur la voie de l’amour et de l’apaisement,
non pas dans une objectivité de pierre, mais bien dans la
subjectivité d’être humain qui est la nôtre,
dans laquelle réside le cœur de nos problèmes.
Nicolas
Cavaillès
(décembre 2005)

http://www.desfemmes.fr/essais/philosophe/zambrano_notes.htm
http://www.ayto-velezmalaga.es/mzambrano/frames2.html
du
même auteur
Aux
éditions de l'Éclat :
Les Clairières du bois, 1989
De L'aurore, 1989
Aux
éditions des Femmes :
Sentiers, 1992
Délires et destin, 1997
Aux
éditions J. Corti :
Apophtegmes
Philosophie et poésie
Les Rêves et le temps
L'homme et le divin
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