Notes pour une méthode
Traduction de Marie Laffranque
Ed. des Femmes, Antoinette Fouque, 2005

 


Le chemin vers l’aurore


Paru deux ans avant la mort de Maria Zambrano (1904-1991), Notes pour une méthode est un essai rare par son ampleur comme par sa beauté. Cette philosophe espagnole y déploie une sagesse épurée qui se détache de la philosophie pour rejoindre les grandes vérités dont nous avons la prémonition dans la souffrance et dans la joie, dans la poésie et dans la musique - et le terme de ‘notes’, dans le titre, renvoie non pas à quelque douloureuse écriture fragmentaire post-moderne, mais bien à des notes de musique, à l’écriture musicale dans laquelle s’exprime son expérience décisive de l’être. Avec une plume pour piano, la mélancolie et la lumière s’unissent ici comme pour une nocturne de Chopin.

Essai de dépassement de la philosophie et du rationalisme, de la psychè et du moi, Notes pour une méthode n’est pas une œuvre conceptuelle, et Maria Zambrano cite moins Descartes et Kant, que son maître Ortega y Gasset, les sages de l’antiquité, à commencer avec Parménide et Plotin, Saint Jean de la Croix, jusqu’à Cervantès. La langue sibylline du chemin vers la transcendance est métaphorique, à la manière des énigmes du Sphinx : sa portée n’en est que plus vaste, précisément comme ces énigmes que celui qui sait pose à celui qui ne sait pas encore moins pour qu’il réponde que pour qu’il (s’)affronte, pour le préparer aux énigmes de l’existence et du destin.

Devant l’horizon d’une sagesse intime en phase avec l’être (ce qui est et le fait d’être), la méthode que l’auteur nous propose fait la part belle à la souffrance, riche source de sens, et présente l’humanité et ses erreurs dans une nudité limpide - une humanité d’autant plus belle que l’on considère ce qu’elle a perdu, ce qu’elle perd chaque jour en reculant sur la voie de la clairvoyance. Il s’agit avant tout de ne plus appréhender l’espace et le temps dans la cuisante manière de la raison, mais par une pensée libérée du moi et de son inhibition dans la triade tragique passé-présent-futur. Phénoménologie métaphorique du sujet et de la pensée, Notes pour une méthode convie le lecteur à échapper à la fuite du temps, pour renouer avec le présent qui est celui de la mémoire, c’est-à-dire renouer avec soi-même et sa liberté cosmique.

Au terme de ces chapitres sur le sujet, sur l’espace et sur le temps, au terme de ces notes qui flirtent avec l’ontologie pour la déchaîner des maillons de la raison, et qui savent s’élever jusqu’à la métaphysique (avec une puissance telle que tout le rationalisme cartésien et post-cartésien tombe en miettes, et Heidegger, soi-disant bourreau de la métaphysique, avec lui), Maria Zambrano décrit à rebours les étapes de la raison sur le chemin de la lucidité et de l’expérience de l’unité avec l’être : cette raison humaine ‘encore submergée
peut ainsi se faire ‘poétique’ (‘nécessité d’une respiration régulière et paisible, nécessité de convivance, de ne pas être seul dans un monde sans vie’), puis raison mathématique (mais il ne faut pas rester emprisonné dans cette théorie scientiste des nombres qui embrase l’humanité à notre époque, car la science actuelle n’est pas science des ‘nombres secrets de l’âme, du monde’), ‘raison vivifiante’ (‘qui tirerait d’elle-même son élan et l’origine de sa croissance’), ‘raison médiatrice’ (‘entendre la musique de la pensée’ hors du temps, par la médiation du beau, de l’amour), pour devenir enfin ‘raison séminale’, c’est-à-dire retrouver la raison originelle, celle qui permet précisément d’être soi-même, à l’intérieur de la raison, dans la connaissance de la raison dans toute sa diversité.

La partition s’achève sur une magnifique ‘Vision’ ciselée en de petits poèmes philosophiques en prose. Identité du vu, du voir et de la visibilité ; omniprésence et pure solitude, le sujet et l’être deviennent l’un, dans l’absence d’un autre, et dans la promesse d’un au-delà de l’être et de la présence ; don de la ‘perle’, possession de l’évanescence ; et voilà que ‘le temps s’ouvre en forme de rose’, intériorité sans menace, accomplissement sans obsession... Fin de l’immense voyage du sujet qui se fond dans l’être, qui disparaît dans l’expérience, qui meurt dans une apothéose de la vie comme fugitivité pure, abstraite, loin par-delà les mots et leur vitalisme à l’emporte-pièce : plus rien n’existe, tout est l’aurore.

Son altruisme poétique, sa sensibilité si nuancée, son affable lucidité, nous mènent à dire que Maria Zambrano convainc moins qu’elle ne séduit, qu’elle ne charme, qu’elle n’envoûte, mais cela n’est pas lui adresser un reproche : en matière de sagesse, la conviction est une impasse destinée aux bricoleurs de l’existence et autres bêtes de science sans conscience ; tandis que la séduction nous place sur la voie de l’amour et de l’apaisement, non pas dans une objectivité de pierre, mais bien dans la subjectivité d’être humain qui est la nôtre, dans laquelle réside le cœur de nos problèmes.

Nicolas Cavaillès
(décembre 2005)

http://www.desfemmes.fr/essais/philosophe/zambrano_notes.htm

http://www.ayto-velezmalaga.es/mzambrano/frames2.html

du même auteur

Aux éditions de l'Éclat :
Les Clairières du bois, 1989
De L'aurore, 1989

Aux éditions des Femmes :
Sentiers, 1992
Délires et destin, 1997

Aux éditions J. Corti :
Apophtegmes
Philosophie et poésie
Les Rêves et le temps
L'homme et le divin