White teeth
(Penguin, 2001)

Sourires de loups
Gallimard, septembre 2001

Parution en Folio, avril 2003

 

Une épopée tragi-comique bigarrée

Le succès que rencontre Outre-manche ce premier roman n'a rien de surprenant : Zadie Smith a concocté une épopée tragi-comique bigarrée, chaotique en surface et pourtant si bien conçue que même le plus difficile des lecteurs aurait bien du mal à s'arracher de l'ouvrage.
A travers l'histoire de trois familles britanniques, l'on découvre une Grande-Bretagne où être anglais ne rime plus avec "blanc de peau" : une société multi-ethnique qui reflète l'histoire impériale du pays, un pays qui a accueilli (ou toléré) la présence de Samad Iqbal et de Clara Bowden. Le premier quitte le Bangladesh en 1973 et rejoint en Angleterre son ami Archibald Jones, rencontré durant la deuxième guerre mondiale. Une amitié incongrue mais désormais fidèle et entretenue par de fréquentes escales chez O'Connell, un pub tenu par un musulman, philosophe à ses heures.
Samad n'est pas venu seul ; il a épousé Alsana (mariage arrangé, tradition oblige), et Archibald, qui se remet mal de son divorce, convole avec la jeune et belle Clara, d'origine jamaïcaine, ex-témoin de Jéhovah... De ces unions disparates naissent respectivement deux frères jumeaux, Magid et Millat, et Irie (un nom signifiant "no problem" en patois jamaïcain). Tandis qu'à neuf ans, Magid est envoyé au Bangladesh afin d'y recevoir une éducation traditionnelle, l'adolescence chaotique de Millat et Irie est prise en main par la famille Chalfen : Anglais depuis trois générations, les Chalfen sont "assimilés" ; intellectuels libéraux légèrement imbus d'eux-mêmes, ils cultivent le néologisme, prônent un "chalfenisme" de bon ton et sont persuadés que leurs gènes sont supérieurs à la moyenne... La génétique, qui joue un rôle essentiel tout au long du roman, reste le domaine privilégié de Marcus Chalfen, qui est sur le point de lancer sa "FutureMouse", au grand effroi des mouvements écologistes, de défense des animaux, ou religieux et sectaires ... dont certains des personnages sont membres.
Ce roman est ainsi une exploration subtile de l'immigration, de la perception de ce phénomène et des séquelles de la colonisation : pour certains, l'intégration semble être un leurre, une illusion, en particulier pour Samad et Alsana, des déracinés instables ; en témoignent les cauchemars d'Alsana, peuplés de petits-enfants blancs de peau... Quant à leurs fils, la situation semble paradoxale : Magid, l'aîné des jumeaux Iqbal, est envoyé au Bangladesh, un exil forcé qui est surtout pour Samad une façon d'expier certaines infidélités à sa femme et à sa religion. Il en revient plus anglais que les anglais, au grand désespoir de son père, alors que son frère Millat, resté en Angleterre, rejoint un groupuscule islamiste, bien décidé à "faire payer" l'occident débauché ...
Mais derrière la frénésie du récit et des différents protagonistes et les difficultés dans lesquelles ils se débattent, il est possible de noter que le roman aborde certains thèmes entrelacés de façon quasi-philosophique : le poids de l'histoire, la destinée et le hasard et la condition humaine tout entière, ainsi que les dangers engendrés par les fondamentalismes de tous bords. Ces trois familles que tout semble séparer ne cessent de se fissurer et de panser leurs plaies : de conflits en réconciliations (entre générations, mais aussi entre hommes et femmes, entre frères), le lecteur s'accroche à leurs parcours désordonnés, un itinéraire dont le fil conducteur pourrait bien être ces "dents blanches", métaphoriques, qui reposent sur des racines : des origines que tente de retrouver Irie (bien décidée à devenir dentiste !), irritée par l'histoire familiale qui demeure dans le non-dit et fascinée par l'arbre généalogique des Chalfen, alors que le sien demeure bancal et incomplet. Mais ces dents évoquent aussi une perfection virtuelle qu'aucun n'atteint jamais, une notion que Marcus Chalfen tente de cerner en éliminant l'idée de hasard de toute création, se substituant ainsi à Dieu ou à la nature, selon la vision que l'on a de la création...
C'est tout particulièrement la superposition de multiples points de vue (Archie, Samad, Irie...) qui ajoute à la diversité de ce roman qui ne cesse d'osciller entre pathétisme, comédie et ironie, et les digressions historiques qui se succèdent sans jamais lasser (les aventures européennes de Samad et d'Archie, la naissance miraculeuse de la grand-mère d'Irie en 1907, au beau milieu du tremblement de terre de Kingston, et surtout, le mémorable et très controversé acte de mutinerie de l'arrière-grand-père de Samad en 1857...) donnent à l'ensemble une épaisseur, une texture narrative inoubliable. La maturité de Zadie Smith, son érudition ainsi que la finesse de ses observations sont frappantes : l'ouvrage fourmille de références sociologiques, historiques, littéraires, et chaque détail sonne juste ; elle donne là de bien belles leçons d'altérité et de droit à la différence, sans moralisme aucun.

Blandine Longre
(février 2001)

http://www.randomhouse.com/boldtype/0700/smith/

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