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Une
épopée tragi-comique bigarrée
Le succès
que rencontre Outre-manche ce premier roman n'a rien de surprenant
: Zadie Smith a concocté une épopée tragi-comique
bigarrée, chaotique en surface et pourtant si bien conçue
que même le plus difficile des lecteurs aurait bien du mal
à s'arracher de l'ouvrage.
A travers l'histoire de trois familles britanniques, l'on découvre
une Grande-Bretagne où être anglais ne rime plus avec
"blanc de peau" : une société multi-ethnique
qui reflète l'histoire impériale du pays, un pays
qui a accueilli (ou toléré) la présence de
Samad Iqbal et de Clara Bowden. Le premier quitte le Bangladesh
en 1973 et rejoint en Angleterre son ami Archibald Jones, rencontré
durant la deuxième guerre mondiale. Une amitié incongrue
mais désormais fidèle et entretenue par de fréquentes
escales chez O'Connell, un pub tenu par un musulman, philosophe
à ses heures.
Samad n'est pas venu seul ; il a épousé Alsana (mariage
arrangé, tradition oblige), et Archibald, qui se remet mal
de son divorce, convole avec la jeune et belle Clara, d'origine
jamaïcaine, ex-témoin de Jéhovah... De ces unions
disparates naissent respectivement deux frères jumeaux, Magid
et Millat, et Irie (un nom signifiant "no problem" en
patois jamaïcain). Tandis qu'à neuf ans, Magid est envoyé
au Bangladesh afin d'y recevoir une éducation traditionnelle,
l'adolescence chaotique de Millat et Irie est prise en main par
la famille Chalfen : Anglais depuis trois générations,
les Chalfen sont "assimilés" ; intellectuels libéraux
légèrement imbus d'eux-mêmes, ils cultivent
le néologisme, prônent un "chalfenisme" de
bon ton et sont persuadés que leurs gènes sont supérieurs
à la moyenne... La génétique, qui joue un rôle
essentiel tout au long du roman, reste le domaine privilégié
de Marcus Chalfen, qui est sur le point de lancer sa "FutureMouse",
au grand effroi des mouvements écologistes, de défense
des animaux, ou religieux et sectaires ... dont certains des personnages
sont membres.
Ce roman est ainsi une exploration subtile de l'immigration, de
la perception de ce phénomène et des séquelles
de la colonisation : pour certains, l'intégration semble
être un leurre, une illusion, en particulier pour Samad et
Alsana, des déracinés instables ; en témoignent
les cauchemars d'Alsana, peuplés de petits-enfants blancs
de peau... Quant à leurs fils, la situation semble paradoxale
: Magid, l'aîné des jumeaux Iqbal, est envoyé
au Bangladesh, un exil forcé qui est surtout pour Samad une
façon d'expier certaines infidélités à
sa femme et à sa religion. Il en revient plus anglais que
les anglais, au grand désespoir de son père, alors
que son frère Millat, resté en Angleterre, rejoint
un groupuscule islamiste, bien décidé à "faire
payer" l'occident débauché ...
Mais derrière
la frénésie du récit et des différents
protagonistes et les difficultés dans lesquelles ils se débattent,
il est possible de noter que le roman aborde certains thèmes
entrelacés de façon quasi-philosophique : le poids
de l'histoire, la destinée et le hasard et la condition humaine
tout entière, ainsi que les dangers engendrés par
les fondamentalismes de tous bords. Ces trois familles que tout
semble séparer ne cessent de se fissurer et de panser leurs
plaies : de conflits en réconciliations (entre générations,
mais aussi entre hommes et femmes, entre frères), le lecteur
s'accroche à leurs parcours désordonnés, un
itinéraire dont le fil conducteur pourrait bien être
ces "dents blanches", métaphoriques, qui reposent
sur des racines : des origines que tente de retrouver Irie (bien
décidée à devenir dentiste !), irritée
par l'histoire familiale qui demeure dans le non-dit et fascinée
par l'arbre généalogique des Chalfen, alors que le
sien demeure bancal et incomplet. Mais ces dents évoquent
aussi une perfection virtuelle qu'aucun n'atteint jamais, une notion
que Marcus Chalfen tente de cerner en éliminant l'idée
de hasard de toute création, se substituant ainsi à
Dieu ou à la nature, selon la vision que l'on a de la création...
C'est tout particulièrement la superposition de multiples
points de vue (Archie, Samad, Irie...) qui ajoute à la diversité
de ce roman qui ne cesse d'osciller entre pathétisme, comédie
et ironie, et les digressions historiques qui se succèdent
sans jamais lasser (les aventures européennes de Samad et
d'Archie, la naissance miraculeuse de la grand-mère d'Irie
en 1907, au beau milieu du tremblement de terre de Kingston, et
surtout, le mémorable et très controversé acte
de mutinerie de l'arrière-grand-père de Samad en 1857...)
donnent à l'ensemble une épaisseur, une texture narrative
inoubliable. La maturité de Zadie Smith, son érudition
ainsi que la finesse de ses observations sont frappantes : l'ouvrage
fourmille de références sociologiques, historiques,
littéraires, et chaque détail sonne juste ; elle donne
là de bien belles leçons d'altérité
et de droit à la différence, sans moralisme aucun.
Blandine
Longre
(février
2001)

http://www.randomhouse.com/boldtype/0700/smith/
http://www.randomhouse.com/boldtype/0700/smith/interview.html
http://www.penguin.co.uk/Author/AuthorFrame/0,1018,,00.html?0000047919_QUE
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