|
« Mettre des mots sur le vertige »
À pas
mesurés, Yves Wellens traverse les zones frontalières
de l’actualité immédiate, les banlieues des
cités humaines pleines de mystères et d’évidences.
Dans son dernier
ouvrage, on reconnaît le style, la manière et parfois
la matière de ses trois premiers livres : Le
cas de figure (Didier Devillez, 1995), Contes
des jours d’imagination (Didier Devillez, 1996)
et Incisions locales (Luce
Wilquin, 2002) : récits plus ou moins brefs, plus ou moins
autonomes, unité thématique de chaque volume, ton
volontairement impersonnel et détaché permettant d’aller
le plus loin possible dans l’exploration des situations, des
faits, des esprits. Il y a bien une « écriture »
propre à Yves Wellens, une écriture dont la musique,
à la fois discrète et implacable, résonne longtemps
dans la tête du lecteur.
 |
D’outre-Belgique
rassemble huit récits dont le « motif littéraire
» commun, d’une actualité brûlante,
est la fin de la Belgique, envisagée sous des angles
divers. La coloration de ces récits est tantôt
politique (par exemple les dangers de l’extrême
droite), tantôt artistique (picturale ou photographique),
tantôt humaine (des personnages représentatifs,
au sens quasiment physique, de l’état, voire
de l’histoire et de la géographie du pays)…
Mais toujours, et comme toujours avec Yves Wellens, c’est
la littérature qui prime. Il est d’ailleurs remarquable
de voir combien la littérature est capable d’anticiper
le réel, dans ses aspects les plus cruciaux : rédigé
en 2005, le livre s’appuie sur une situation qui se
développe actuellement, deux ans après… |
En vérité,
et c’est peut-être là l’une des explications,
les éléments circonstanciels ne sont que des moyens
d’accéder à la construction esthétique.
Simplement, dans ce quatrième livre, l’auteur paraît
jouer davantage avec le réel référentiel, aussi
dramatique soit-il. Lui-même (l’auteur) s’y dévoile
sous sa propre identité ; Bruxelles et la Belgique y sont
présents en tant que tels, avec leur passé, leur présent
et leur avenir improbable ; et le lecteur y est profondément
sollicité dans ses opinions et ses convictions. C’est
bien ici la subtilité du livre : combiner le réel
et le fictif, le politique et le poétique, en une constante
dualité qui, finalement, assure l’unité de l’ensemble.
L’incertitude vertigineuse du devenir de la Belgique sous-tend
les variations de l’écriture. « Mettre des
mots sur le vertige », tel est l’axe central du
recueil, le point de convergence des huit textes. Le dernier récit,
relatant la déambulation urbaine d’un groupe d’amis
liés par la jeunesse et par la mort, en est la synthèse,
le sommet, l’ouverture, le point de suspension…
Jean-Pierre
Longre
(octobre 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

http://www.lucpire.be
Littérature
francophone
|