Peinture et Poésie
Le dialogue par le livre

(Gallimard, 2001)

 

Exposition Peinture et Poésie
Lyon : Bibliothèque de la Part-Dieu, jusqu'au 19 janvier 2002
Hommage à André du Bouchet le mardi 15 janvier à 18h30 avec Yves Peyré, Henri Maldiney...
Paris : Chapelle de la Sorbonne fin mars 2002 / juin 2002
New York : NY Public Library, automne 2002


"Aimais-je un rêve ?"

C'est à ce faune mallarméen, s'interrogeant sur le départ du rêve et du réel, que Manet prêtera trait. Un trait "nimbé sous le halo blond et rose du lavis", un trait frissonnant au contact des mots du poète, mettant à l'unisson peinture et poésie.
Manet et Mallarmé aimaient-ils un rêve ? Non, ils scellaient le point d'envol d'une réalité. Leur alliance constitua une "rupture inaugurale" qui ouvrit la voie à une nouvelle forme d'expression : le livre de dialogue.
C'est à ce phénomène précis que s'intéresse Yves Peyré dans son livre Peinture et poésie : Peinture et poésie, deux arts extrêmes, deux formes d'expression distinctes et pourtant si avides l'une de l'autre, portent en germe leur alliance. Ainsi nombre d'écrivains ( Artaud, Valéry, Malraux, Baudelaire…) s'adonnèrent à la peinture et au dessin en marge de leurs écrits, et bien des artistes s'essayèrent à la poésie et à l'écriture (Dubuffet, Duchamp…) Quant à d'autres tels que Blake, Hugo ou bien encore Michaux, difficile de dire qui du peintre ou du poète domine.
Restait à savoir si ces deux arts pouvaient coexister dans un même espace, se fondre en un seul et même acte ?

C'est ce défi que se lance le livre de dialogue, et cette prouesse qu'il réussit.
Miracle né du face à face de deux arts, le livre de dialogue, phénomène relevant d'une alchimie, est difficile à définir. Ni livre de peintre, ni livre à figure, ni album, ni livre d'artiste, il s'inscrit dans une réalité à part. Et c'est avec subtilité qu'Yves Peyré, parviendra, par cercles concentriques, à la saisir, sans la restreindre ni la limiter. A faire sentir au lecteur qu'elle est de l'ordre d'un désir partagé : celui d'un poète, d'un artiste, et d'un éditeur sans lequel il n'y aurait rien. Qu'elle est aussi de l'ordre du plaisir: celui de deux créateurs en vis à vis, se répliquant et s'écoutant l'un l'autre sans jamais entraver à la liberté créatrice de chacun.
En 1874, Manet s'allie à Charles Cros, en scandant par huit eaux fortes le poème Le Fleuve. 1875, c'est avec Mallarmé que Manet entreprend de recréer le texte d'Egard Poe Le Corbeau. Enfin en 1876, les deux compères donnent naissance à L'Après midi d'un faune. Ces trois œuvres, que Peyré désigne comme "trois éclairs dans le jour", trois formes "d'expression à deux mains", donneront naissance au livre de dialogue et ouvriront la voie à cent vingt six ans d'histoire. Leur genèse étudiée à travers 126 œuvres clefs constitue la majeure partie de l'analyse de Peyré.



Sophie Delaunay
Blaise Cendrars (1913)

"Les propos que je risque ne sont pas un chant funèbre, une vigilance trop tardive comme il arrive fréquemment avec le discours critique qui célèbre bien souvent un sujet avant même qu'il se dérobe déjà à lui, fuyant dans le retrait définitif du révolu". Bien au contraire, l'auteur considère le phénomène dans son mouvement, ses reprises et ses ruptures, ses enjeux sans cesse renouvelés : vertige d'une matière vivante qui se transforme, se métamorphose, vient se ressourcer pour repartir de plus belle.

Le lecteur assiste au renouvellement de ces alliances au fil du temps et des mouvements littéraires : Apollinaire /Derain, Desnos/Masson, Breton/ Giacometti, Eluard/Picasso, Tzara/ Miró, Du Bouchet/ Tal Coat, Char/ Veira Da Silva, Beckett/ Johns, Noël/ Debré…Tout est retracé : depuis leur rencontre, la diversité de leurs angles d'attaque, leurs intentions, jusqu'au processus de création, et à l'œuvre elle-même dont de nombreuses reproductions illustrent le propos de Peyré. Cent vingt six œuvres sont analysées aussi bien du point de vue scriptural que du point de vue plastique, commentées de façon rigoureuse, précise, et poétique. Le style de l'auteur frémissant lui aussi au contact de son propos, dans une sorte de mise en abyme où le "livre de dialogue" dialogue avec le commentaire critique.

Une exposition itinérante accompagne le livre d'Y. Peyré et donne à voir les œuvres évoquées. Elle met en lumière les temps forts de la création et offre au public la possibilité de contempler la matière des livres de dialogue : d'en apprécier le format, la texture du papier… de s'attarder à lire quelques vers, d'embrasser en un seul regard deux ordres de la réalité (peinture et poésie), et d'écouter leur dialogue par le livre.

Isabelle Bory
(décembre 2001)



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http://www.editions-verdier.fr/france/titres/en_appel_de_visages.htm