Jeux de famille
1997, Philippe Picquier
Deux récits traduits du Japonais
par Anna Guérineau et Tadahiro Oku.
(Titre original : Full House, 1996)

 

Jeux de famille et Pousses de Soja sont deux "novellas" narrées à la première personne par deux femmes d'une vingtaine d'années, toutes deux plus ou moins artistes (la première travaille dans le domaine théâtral, la seconde est illustratrice), qui, malgré leur allure de femmes modernes libérées, ont des difficultés à trouver un sens à leur vie, oscillant entre liberté et sens traditionnel de la famille. Des familles pourtant désaxées, en pleine déchéance mentale et morale (divorces, adultère, stérilité, folie et névrose ...). Une déconstruction qui symbolise, sur une grande échelle, la destruction progressive de la société japonaise (crise économique, crise des valeurs, instabilité professionnelle ...), qui elle aussi, oscille entre tradition et modernité.

Dans Jeux de Famille, Sumi et sa soeur, indépendantes, sont invitées par leur père qui souhaiterait qu'elles s'installent avec lui dans sa maison flambant neuve, le rêve de toute sa vie. Mais la froideur et l'étrangeté de ce lieu déroutent Sumi, qui ne sait que faire. Elle se sent absorbée par la maison, ses nuits sont chargées de rêves pesants et névrotiques ; elle se remémore une enfance meurtrie, peut-être marquée par un inceste, et sa deuxième visite chez son père marque le début d'une attirance pour une fillette muette qui paraît lui ressembler.
Les relations entre les personnages sont analysées, mais toujours en esquisse subtile, chaque geste ou parole pouvant prendre un aspect inquiétant. L'auteur se garde bien de tout révéler, et son récit devient une superposition du quotidien (décrit avec soin) et de visions mystérieuses et surréalistes.

Dans Pousses de Soja, l'on retrouve la même écriture, sèche et acerbe. Kyoko partage son temps entre travail et amants. Elle fréquente, sans l'aimer, Hirose, un homme marié, mais l'épouse de ce dernier a plongé dans la folie et harcèle Kyoko, qui est néanmoins fascinée par cette femme. Dans le même temps, sa mère lui propose un omiaï (rencontre en vue d'un mariage arrangé) avec un homme retardé mental mais riche. Kyoko, dont la chute semble inévitable, s'égare dans des situations inextricables, dans un monde où les repèrent s'effacent.

Par petites touches, Yu Miri tisse la toile qui se referme sur les deux héroïnes. Ce sont des récits déclinés au féminin, dans lesquels les hommes font piètre figure : désinvoltes, faibles ou retardés, incapables de gérer leur vie sans leurs mères, garantes de traditions archaïques et hypocrites ; et ce dernier point pourrait s'appliquer à toute société actuelle en perte de balises. A découvrir sans faute.

B.Longre

Ces deux récits angoissants ont valu à YU Miri le prix Izumi Kyoka, ainsi que le prix Noma. Elle a obtenu en 1997 le célèbre prix Akutagawa pour son roman Kazoku Cinéma (Cinéma Familial).

Voir aussi la chronique portant sur Le Berceau au bord de l'eau

http://www.plathey.net/livres/japon/yu.html

http://www.alice.it/cafeletterario/184/cafelib.ht