Jacob Young
evening falls (ecm 2004)

John Abercrombie
class trip (ecm 2004)


Avec ces deux albums, nous voilà totalement plongés dans ce qu’on a intitulé «l'esthétisme ECM », côté planant ; surtout en ce qui concerne la découverte de ce jeune guitariste norvégien né en 1970, Jacob Young (initié au jazz par un père d’origine américaine) dont ces tombées du soir consacrent les débuts phonographiques sur le label munichois. Auparavant, il avait publié trois disques en compagnie de musiciens de même tendance (dont Nils Petter Moalver), fut encouragé par la chanteuse Karin Krog et avait attiré l’attention de Manfred Eicher dans un club.

Dans ce groupe, constitué il y a deux ans, cohabitent trois générations de musiciens (24 ans pour le trompettiste, 60 pour le batteur) au service des compositions du leader dans lesquelles dominent mélodies superbement chantantes, conceptions harmoniques raffinées, parti pris arythmique assumé, bref, une couleur lyrique où perce une sorte de mélancolie dans cet univers baigné de calme et de volupté.

Outre le guitariste au jeu plutôt sage, à la sonorité chaude et radieuse (son professeur fut le grand maître Jim Hall), on découvre dans cette formation originale sans piano le trompettiste Mathias Eick, superbe improvisateur dont la sonorité évoque celle de Kenny Wheeler, musicien discret qu’on regrette d’entendre si peu souvent, le saxophoniste et clarinettiste-basse Vidar Johansen (il a notamment joué aux côtés de Bugge Wesseltoft) et le vétéran Jon Christensen (souvenez-vous du Belonging Band de Keith Jarrett), qui, avec une lumineuse sonorité de cymbales, trouve continuellement de nouvelles façons de décliner les thèmes, de soutenir et relancer les solistes avec une (in)perceptible pulsation.
Si l’on est insensible à ces atmosphères où le temps semble s’écouler avec parfois quelque langueur ou si vous vibrez à des atmosphères plus corsées, alors ce disque n’est pas pour vous ; sinon, découvrez le, rapidement.

 

Ce qui est écrit plus haut est valable également pour le Class Trip du guitariste John Abercrombie en compagnie du violoniste Mark Feldman, du contrebassiste Marc Johnson et du batteur Joey Baron dans un contexte, certes un peu plus musclé, aux structures clairement définies, aux progressions harmoniques et aux formules métriques parfaitement maîtrisées.
Fier de ce groupe, le leader le considère comme parfait : « c’est mon groupe préféré lorsqu’il s’agit de partir sur rien ou très peu de chose et jouer totalement improvisé… ce groupe est tellement réactif… ».

A côté de dix nouvelles compositions de John Abercrombie servant le plus souvent de tremplins à l’improvisation la plus libre, on remarque un arrangement improvisé d’un thème de Béla Bartok, Soldier’s Song, extrait de duo pour deux violons dans lequel Mark Feldman fait preuve de son aisance dans tous les répertoires, du classique au free.
Nous voici donc en présence d’une musique de chambre improvisée ancrée dans la tradition de jazz, ce que résume Abercrombie : «un ensemble pour cordes et percussions qui souvent s’amuse à jouer de la musique abstraite…» et j’ajoute, dans lequel les musiciens venus d’horizons si différents se sentent si bien à l’aise…et cela s’entend… pour notre plus grand plaisir.

Jacques Chesnel
(mai 2004)

Jacques Chesnel est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas) ; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

http://www.ecmrecords.com

http://www.jacobyoung.no/

http://www.johnabercrombie.com/