Du sang sur les blés
Le Serpent à Plumes, 2001
collection motifs

 

Ce recueil se compose de nouvelles à l'écriture protéiforme, bâties autour une narration parfois hachée et multiple, puis coulante, et se déroulant comme un long ruban qui serait brusquement tranché quelques lignes plus loin. Une écriture qui prend des formes surréalistes comme dans Hypothèses sur la mort de Pier Paolo Pasolini, où le narrateur ne cesse de s'imaginer comme métamorphosé en un "je" démultiplié ; un récit surprenant, où ce narrateur obsédé par les militaires qui défilent dans les toilettes de la gare vit de troublants dédoublements de personnalité. Même chose pour d'autres narrateurs, dans Pression ou Divagation ; là le personnage central se rêve différent, et cherche à "atteindre la liberté imaginaire ou réelle dans laquelle je pourrais être Schéhérazade et Dinarzade et le sultan Schahriyar" ; un morcellement psychologique qui, dans la plupart des cas, semble être dû à une extrême répression sociale des passions, un morcellement récurrent, à l'image du chaos narratif qui imprègne l'ouvrage.

Ce désordre apparent fait que ce recueil prend des allures de véritable laboratoire stylistique : L'auteur se désole en effet du décalage entre "la vitesse de la pensée comparée à la lenteur indéniable de l'écriture", trahissant ainsi son impuissance à retranscrire (par l'écriture, qui elle, délimite, résume plus qu'elle ne reproduit tels quels les mouvements de l'âme) la pure immatérialité de sa pensée et à se faire juxtaposer ces deux phénomènes ; ainsi s'expliquent sans doute ses expérimentations narratives et le fait que l'écrivain et son désarroi soient au centre de ces nouvelles. Mais l'écriture se veut aussi libératrice, car elle seule a le pouvoir de vaincre le temps qui passe et par là-même, la mort, essentielle, qui domine Du sang sur les blés, le récit déroutant du suicide de Oudi et des réactions de sa femme et de ses amis.
La dernière des nouvelles, Voyage avec des enfants, appartient davantage à l'autobiographie qu'à la fiction et l'auteur y raconte son exil loin de la Roumanie, à l'âge de quatorze ans, en compagnie de son père et de ses frères, et le sentiment de solitude profonde qui l'envahit dans son nouveau pays désormais, Israël. Il parle de ses difficultés à se fondre dans une autre société, dans un peuple dont il ne connaît même pas la langue. Yotam Reuveny raconte aussi la découverte de son homosexualité, sujet longtemps tabou en Israël ; un thème qu'il aborde ouvertement dans Pression, où Mi'hael Procust, inspecteur de police, aime Yadin, professeur renommé, mais vit avec "la peur que cela se sache un jour. Auprès des autres inspecteurs. Des agents. De l'un des suspects." Ainsi, il possède, dit-il, "un cerveau habitué à comprimer cette passion, durant toutes ces années" au sein d'une société qui l'a aliéné et a fait de lui "un individu schizoïde".

Yotam Reuveny, écrivain israélien d'origine roumaine, a publié de nombreux romans et nouvelles depuis 1973 mais de son oeuvre, méconnue en France, nous ne possédons que ce recueil obscurément lumineux où chaque nouvelle livre délibérément quelques vérités essentielles qui s'imposent peu à peu au lecteur et à côté desquelles il serait regrettable de passer.

B.Longre
(décembre 2001)


Le Serpent à Plumes
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