|
Ce
recueil se compose de nouvelles à l'écriture protéiforme,
bâties autour une narration parfois hachée et multiple,
puis coulante, et se déroulant comme un long ruban qui
serait brusquement tranché quelques lignes plus loin.
Une écriture qui prend des formes surréalistes
comme dans Hypothèses sur la mort de Pier Paolo Pasolini,
où le narrateur ne cesse de s'imaginer comme métamorphosé
en un "je" démultiplié ; un récit
surprenant, où ce narrateur obsédé par
les militaires qui défilent dans les toilettes de la
gare vit de troublants dédoublements de personnalité.
Même chose pour d'autres narrateurs, dans Pression
ou Divagation ; là le personnage central se rêve
différent, et cherche à "atteindre la
liberté imaginaire ou réelle dans laquelle je
pourrais être Schéhérazade et Dinarzade
et le sultan Schahriyar" ; un morcellement psychologique
qui, dans la plupart des cas, semble être dû à
une extrême répression sociale des passions, un
morcellement récurrent, à l'image du chaos narratif
qui imprègne l'ouvrage.
|
|
Ce désordre
apparent fait que ce recueil prend des allures de véritable
laboratoire stylistique : L'auteur se désole en effet du
décalage entre "la vitesse de la pensée comparée
à la lenteur indéniable de l'écriture",
trahissant ainsi son impuissance à retranscrire (par l'écriture,
qui elle, délimite, résume plus qu'elle ne reproduit
tels quels les mouvements de l'âme) la pure immatérialité
de sa pensée et à se faire juxtaposer ces deux phénomènes
; ainsi s'expliquent sans doute ses expérimentations narratives
et le fait que l'écrivain et son désarroi soient au
centre de ces nouvelles. Mais l'écriture se veut aussi libératrice,
car elle seule a le pouvoir de vaincre le temps qui passe et par
là-même, la mort, essentielle, qui domine Du sang
sur les blés, le récit déroutant du suicide
de Oudi et des réactions de sa femme et de ses amis.
La dernière des nouvelles, Voyage avec des enfants,
appartient davantage à l'autobiographie qu'à la fiction
et l'auteur y raconte son exil loin de la Roumanie, à l'âge
de quatorze ans, en compagnie de son père et de ses frères,
et le sentiment de solitude profonde qui l'envahit dans son nouveau
pays désormais, Israël. Il parle de ses difficultés
à se fondre dans une autre société, dans un
peuple dont il ne connaît même pas la langue. Yotam
Reuveny raconte aussi la découverte de son homosexualité,
sujet longtemps tabou en Israël ; un thème qu'il aborde
ouvertement dans Pression, où Mi'hael Procust, inspecteur
de police, aime Yadin, professeur renommé, mais vit avec
"la peur que cela se sache un jour. Auprès des autres
inspecteurs. Des agents. De l'un des suspects." Ainsi,
il possède, dit-il, "un cerveau habitué à
comprimer cette passion, durant toutes ces années"
au sein d'une société qui l'a aliéné
et a fait de lui "un individu schizoïde".
Yotam Reuveny, écrivain israélien d'origine roumaine,
a publié de nombreux romans et nouvelles depuis 1973 mais
de son oeuvre, méconnue en France, nous ne possédons
que ce recueil obscurément lumineux où chaque nouvelle
livre délibérément quelques vérités
essentielles qui s'imposent peu à peu au lecteur et à
côté desquelles il serait regrettable de passer.
B.Longre
(décembre
2001)

Le
Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com
http://www.serpentaplumes.com/nouv11.html
|