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Fidèle
à son art narratif, Banana Yoshimoto développe, en
huit courtes nouvelles en apparence anodines, voire anecdotiques,
un existentialisme fragile mais mûri. L'auteur y explore les
âmes discrètes mais curieuses de huit narratrices qui
semblent parfois n'en faire qu'une, et qui toutes livrent des recoins
de leur conscience, s'interrogeant sur leur vie, leurs phobies et
leurs indécisions. La monotonie des récits pourrait
être prise, un instant, pour de la superficialité.
Bien au contraire, la thèse de Banana Yoshimoto est soutenue
par ce rythme apaisant et délicat.
"La vie pour moi, c'est une succession d'instants privilégiés,
je ne l'ai jamais ressentie comme une histoire suivie. Et il me
semble naturel d'accepter qu'elle puisse s'interrompre à
tout moment." déclare la narratrice de la nouvelle
Le dernier jour. Une définition qui s'applique
autant à sa conception de l'existence qu'au recueil tout
entier : des tranches de vie de quelques journées paisibles,
passées loin du Japon, la terre natale. L'auteur a ainsi
choisi l'Amérique du Sud : elle y dépose avec soin
ses personnages, puis les laisse s'imprégner de l'atmosphère
envoûtante des lieux comme pour mieux leur insuffler un nouvel
élan de conscience et provoquer en elles de profonds remous,
invisibles en surface. Ces voyages agissent comme des révélateurs
pour chacune des narratrices, où chaque menue découverte
semble être l'occasion de courtes mais intenses épiphanies
(au sens joycien du terme) qui se multiplient au fur et à
mesure que l'on avance dans le volume.
Ainsi, chaque nouvelle est traversée par la réalisation
à la fois apaisante et vertigineuse du sort commun à
tous les êtres : c'est en observant le défilé
des mères en foulard blanc sur la Plaza de Mayo, en Argentine,
qu'un personnage (Honey Miel) prend conscience que
conserver des souvenirs ou des traces du passé dans le présent
est une nécessité : "en exprimant sous cette
forme les heures ordinaires qu'elles continuaient de vivre, le coeur
blessé pour l'éternité des morsures de l'absence,
peut-être voulaient-elles repousser l'habitude, ce temps vague
qui atténuerait la mémoire de ce qui était
arrivé." Et les narratrices d'imposer elles aussi
à leur conscience des retours en arrière vers les
souvenirs japonais, permettant ainsi à leur esprit de les
analyser avec recul, le temps d'une escapade sud-américaine.
De même, dans Le Cadran Solaire, la narratrice
comprend, en repensant au bébé jamais né d'une
amie restée au Brésil, qu'il faut accepter que chacun
doive un jour suivre "le chemin sombre" et solitaire
menant à la mort, et ce, afin que la vie ne soit pas trop
insupportable. Car, toujours en pointillé, c'est bien de
la fuite du temps et de la mort dont il est question dans cet ouvrage
: morts de parents
aimés ou morts feintes, morts annoncées ou envisagées
; dans Par la fenêtre, la dernière nouvelle
du recueil et sans doute la plus paisible, la narratrice et son
mari décident d'admirer les chutes d'Iguaçu du haut
d'un hélicoptère et malgré l'angoisse qui imprègne
le passage, elle écrit : "S'il m'était donné
de contempler ce spectacle tous les jours de ma vie, oui, j'allais
jusqu'à me dire que l'épouvante devant la brutalité
de la mort s'estomperait". Ce qui n'était alors
qu'une excursion touristique devient une occasion supplémentaire
pour l'auteur d'interroger le monde et l'âme humaine.
On repense bien sûr à Kitchen,
le premier roman de Banana Yoshimoto, où la mort dominait
déjà les existences des protagonistes ; et pourtant,
on est ici loin des préoccupations d'une jeunesse urbaine
un peu désemparée : les personnages ont grandi, se
sont mesurés à diverses phases de l'existence (mariages,
déceptions, enfants...) et sont capables d'affronter leur
vie sereinement et avec lucidité. Et l'auteure de proposer,
par le biais de multiples narratrices qui vivent parfois d'étranges
événements, une philosophie d'acceptation des choses
comme elles se présentent à nous, tel un baume consolateur,
mais sans fatalisme aucun.
B.Longre
(octobre 2001)
Du
même auteur, voir les chroniques :
NP (Rivages,
1997)
Lézard (Rivages,
1999)
Kitchen
(Rivages,
1999)

l'auteur
http://abyss.hubbe.net/banana.html
http://eastside.free.fr/articles/kitchen.htm
http://www.cix.co.uk/~mfaller/fuschia.htm
traduction
de "Second Honeymoon"
http://bananashoneymoon.cjb.net/
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