Le dernier jour
2001, Philippe Picquier
Traduit du Japonais par Elisabeth Suetsugu

 

Fidèle à son art narratif, Banana Yoshimoto développe, en huit courtes nouvelles en apparence anodines, voire anecdotiques, un existentialisme fragile mais mûri. L'auteur y explore les âmes discrètes mais curieuses de huit narratrices qui semblent parfois n'en faire qu'une, et qui toutes livrent des recoins de leur conscience, s'interrogeant sur leur vie, leurs phobies et leurs indécisions. La monotonie des récits pourrait être prise, un instant, pour de la superficialité. Bien au contraire, la thèse de Banana Yoshimoto est soutenue par ce rythme apaisant et délicat.
"La vie pour moi, c'est une succession d'instants privilégiés, je ne l'ai jamais ressentie comme une histoire suivie. Et il me semble naturel d'accepter qu'elle puisse s'interrompre à tout moment." déclare la narratrice de la nouvelle Le dernier jour. Une définition qui s'applique autant à sa conception de l'existence qu'au recueil tout entier : des tranches de vie de quelques journées paisibles, passées loin du Japon, la terre natale. L'auteur a ainsi choisi l'Amérique du Sud : elle y dépose avec soin ses personnages, puis les laisse s'imprégner de l'atmosphère envoûtante des lieux comme pour mieux leur insuffler un nouvel élan de conscience et provoquer en elles de profonds remous, invisibles en surface. Ces voyages agissent comme des révélateurs pour chacune des narratrices, où chaque menue découverte semble être l'occasion de courtes mais intenses épiphanies (au sens joycien du terme) qui se multiplient au fur et à mesure que l'on avance dans le volume.
Ainsi, chaque nouvelle est traversée par la réalisation à la fois apaisante et vertigineuse du sort commun à tous les êtres : c'est en observant le défilé des mères en foulard blanc sur la Plaza de Mayo, en Argentine, qu'un personnage (Honey Miel) prend conscience que conserver des souvenirs ou des traces du passé dans le présent est une nécessité : "en exprimant sous cette forme les heures ordinaires qu'elles continuaient de vivre, le coeur blessé pour l'éternité des morsures de l'absence, peut-être voulaient-elles repousser l'habitude, ce temps vague qui atténuerait la mémoire de ce qui était arrivé." Et les narratrices d'imposer elles aussi à leur conscience des retours en arrière vers les souvenirs japonais, permettant ainsi à leur esprit de les analyser avec recul, le temps d'une escapade sud-américaine. De même, dans Le Cadran Solaire, la narratrice comprend, en repensant au bébé jamais né d'une amie restée au Brésil, qu'il faut accepter que chacun doive un jour suivre "le chemin sombre" et solitaire menant à la mort, et ce, afin que la vie ne soit pas trop insupportable. Car, toujours en pointillé, c'est bien de la fuite du temps et de la mort dont il est question dans cet ouvrage
: morts de parents aimés ou morts feintes, morts annoncées ou envisagées ; dans Par la fenêtre, la dernière nouvelle du recueil et sans doute la plus paisible, la narratrice et son mari décident d'admirer les chutes d'Iguaçu du haut d'un hélicoptère et malgré l'angoisse qui imprègne le passage, elle écrit : "S'il m'était donné de contempler ce spectacle tous les jours de ma vie, oui, j'allais jusqu'à me dire que l'épouvante devant la brutalité de la mort s'estomperait". Ce qui n'était alors qu'une excursion touristique devient une occasion supplémentaire pour l'auteur d'interroger le monde et l'âme humaine.
On repense bien sûr à Kitchen, le premier roman de Banana Yoshimoto, où la mort dominait déjà les existences des protagonistes ; et pourtant, on est ici loin des préoccupations d'une jeunesse urbaine un peu désemparée : les personnages ont grandi, se sont mesurés à diverses phases de l'existence (mariages, déceptions, enfants...) et sont capables d'affronter leur vie sereinement et avec lucidité. Et l'auteure de proposer, par le biais de multiples narratrices qui vivent parfois d'étranges événements, une philosophie d'acceptation des choses comme elles se présentent à nous, tel un baume consolateur, mais sans fatalisme aucun.

B.Longre
(octobre 2001)

Du même auteur, voir les chroniques :
N•P
(Rivages, 1997)
Lézard
(Rivages, 1999)
Kitchen
(Rivages, 1999)



l'auteur
http://abyss.hubbe.net/banana.html
http://eastside.free.fr/articles/kitchen.htm

http://www.cix.co.uk/~mfaller/fuschia.htm

traduction de "Second Honeymoon"
http://bananashoneymoon.cjb.net/