d'Anton Tchekhov
Mise en scène Maurice Yendt
Création Biennale du Théâtre Jeunes Publics

juin 2005

tout public à partir de 8-9 ans

 

 

scénographie et costumes Danièle Rozier
interprétation Romaine Friess, Vincent Puysségur et Eric Rougerie

 


Maurice Yendt offre une astucieuse leçon en dramaturgie, à l'usage du jeune public : quand les bons comptes font les bons... époux.

Au début de sa carrière de dramaturge, Anton Tchekhov écrit quelques courtes pièces qu'il appelle des "plaisanteries" - farces en un acte (dont L'Ours ou Le Chant du cygne, toutes publiées par L'Arche Editeur) qui amorcent les thèmes majeurs que l'écrivain russe approfondira par la suite ; Maurice Yendt a choisi de mettre en scène l'une de ces pièces, vaudevillesque à souhait, mais cependant pourvue de la finesse d'esprit et du ton vif que l'on reconnaît à Tchekhov - et en dépit du grotesque des situations présentées, on est fort loin, bien heureusement, de la superficialité d'un Labiche. Non seulement les personnages présentent des traits de caractère inattendus, mais le cynisme latent laisse aussi percer une part d'absurdité qui rapproche d'un sentiment de néant, et le ton ne se lasse pas de tourner à l'aigre...
Chose que ne perçoivent pas d'emblée les plus jeunes spectateurs, pourtant pris sous le charme de ces querelles pré-maritales présageant un avenir de chamailleries perpétuelles pour le couple qui se compose sous nos yeux : Natalia, la fille célibataire d'un propriétaire terrien (Tchouboukhov), travailleuse et dure en affaires, veillant au grain et à ses biens, et un vieux garçon trentenaire, Lomov, petit propriétaire lui aussi, mais que la timidité et le ridicule (dans ses beaux habits du dimanche...) érigent en parangon du grotesque... Ce dernier souffre en outre d'hypocondrie aiguë, ne cesse de se lamenter sur son sort en aparté, et demeure incapable d'aller au bout de sa demande en mariage, tant sa nervosité est extrême...

Quand le père s'en mêle, c'est pour mieux l'humilier, même s'il se donne des airs de vouloir réconcilier le couple - qui déjà, avant même les épousailles, se dispute un lopin de terre (le fameux "pré au vaches"...) ou bien compare les qualités de leurs chiens respectifs, chacun campant férocement sur ses positions, incapable de dépasser l'infantilisme de la situation - allant même au-delà de l'obstination qu'un enfant montrerait - et laissant donc entrevoir au jeune public comment des adultes se montrent ridiculement jusqu'au-boutistes, et combien la nature humaine peut tendre à l'absurde...

Mais l'ingéniosité de cette mise en scène ne se réduit pas à la seule farce : l'habileté de Maurice Yendt, fin pédagogue, accompagné par Danièle Rozier, ne cesse de surprendre ; il a en effet su s'approprier le texte de Tchekhov pour mettre à nu les ficelles dramatiques et déconstruire sous nos yeux les rouages mêmes du théâtre. C'est ainsi que les premiers instants de la représentation sont prétexte à nous faire assister à une authentique répétition publique, dans un décor dépouillé : ce sont les comédiens qui apportent sur scène les coffres contenant costumes, accessoires ou maquillages, tout en répétant leur rôle, reprenant telle ou telle réplique sur différents tons, relisant leur texte, s'échauffant les cordes vocacles ou décidant des gestes ou des postures à tenir dans les saynètes à venir. Les artifices enfin dévoilés, les comédiens peuvent se mettre au travail et jouer leur rôle... cette fois pour de bon, sans pourtant que l'on sache jamais s'ils sont vraiment entrés dans la pièce, tant la transition est ténue.
Mais loin d'être source de confusion (et quand bien même, elle permet de s'interroger) le processus de mise en théâtre, en étant ainsi rendu visible, est d'autant plus accessible que les jeunes spectateurs s'habituent peu à peu à la mise en place de l'illusion théâtrale. Une illusion rejoignant subtilement l'illusion amoureuse qui lie la jeune femme et son pathétique prétendant, et qui met aussi en exergue la disharmonie de l'union qu'ils vont contracter - tandis qu'ils s'éloignent dans les coulisses et continuent à s'aboyer dessus (littéralement !) et que le père, résigné, constate non sans malice combien le bonheur conjugal est enviable... Il s'avère que le théâtre est un leurre, l'institution maritale aussi et l'impertinence lucide du discours tchékhovien n'a rien perdu de sa force. Du grand art.

Blandine Longre
(juin 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

de Maurice Yendt
La marche à l'envers (
Les cahiers du soleil debout, Editions Lansman)
Histoire aux cheveux rouges (Les cahiers du soleil debout, Ed.Lansman, 2002)

Voir aussi : Le Chant du cygne (mise en scène R. Planchon)

La Biennale du théâtre jeunes publics, Lyon : site officiel