Intelligence
(Bleu de Chine, 2003)

Titre original : Dani Wushi daban
Traduit du chinois par Lü Hua

 

Un conte au réalisme cynique

« Si chacun apporte sa part d’amour, le monde deviendra meilleur » cette phrase, tirée d’une chanson de la star chinoise Wei Wei, semble avoir inspiré Gao Liang dit Le Poète. Un jour qu’il circule à vélo dans Pékin, il est attiré par un attroupement formé autour d’un gamin vagabond qui répond «couteau sous la gorge» à chaque question qu’on lui pose. Erudit, Le Poète réalise que le gosse est originaire de la province de Shaanxi et que dans le dialecte local, «couteau sous la gorge» veut dire «je ne sais pas» ; poussé par un élan de générosité inexpliquée, le jeune homme décide de ramener le petit garçon chez lui et le baptise Intelligence. Lorsque Le Poète présente le gamin à sa petite amie et lui explique qu’il va désormais partager leur vie, celle-ci lui fixe un ultimatum de quelques jours pour se débarrasser de l’enfant, faute de quoi leurs relations seront rompues. Le Poète se décide à reconduire Intelligence dans la rue, mais une fois sorti de chez lui, il est assailli par des voisins qui le félicitent pour sa bonne action ; impossible dans ces conditions d’abandonner le petit. La directrice du Comité de Quartier lui conseille de régulariser la situation et de faire inscrire Intelligence sur les listes d’état civil, cette formalité administrative va se révéler d’une inextricable et risible difficulté. Si l’enfant va à l’école primaire dans la journée, Le poète est par contre obligé de quitter son travail plus tôt pour le récupérer, les retards et les départs précipités vont bientôt lui mettre ses supérieurs à dos d’autant plus que le jeune homme est souvent convoqué à l’école où Intelligence accumule bêtises sur bêtises. Son travail perdu, ses fiançailles rompues et sur le point d’être expulsé de son domicile, le Destin va s’acharner sur le Poète...

En une petite centaine de pages, Ye Mang, qui publie ici son deuxième roman, parvient à décrire avec une rare sincérité la vie de ses compatriotes. Il dresse surtout le portrait attachant du Poète, ce jeune homme qui fait preuve d’une belle abnégation pour élever un enfant qu’il ne connaissait pas et à cause duquel il va attirer les foudres d’un voisinage trop facilement enclin à propager de fausses et méchantes rumeurs. Malgré la triste fin de son expérience avec Intelligence, le jeune homme gagnera une meilleure perception de son entourage et surtout de sa fiancée, la froide Ah Si. Un roman implacable à ne pas manquer.

Anne Weber
(septembre 2003)

http://www.bleudechine.fr/