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La
littérature pour la vie
Ce qui pourrait
apparaître au premier abord comme un texte écrit en
réaction à l’actualité, vu le bandeau
rouge qui l’accompagne (« 58 réponses à
Nicolas Sarkozy ») est bien plus que cela : c’est
un ouvrage fondamental qui interroge la culture des humanités
et propose de revenir à ses fondamentaux théoriques
et pratiques tout en les interrogeant : lire, interpréter
mais aussi actualiser. C’est ce dernier terme qui est le plus
novateur.
Yves Citton, professeur de littérature à l’Université
Stendhal-Grenoble III, revient sur les théories de la lecture
et en donne une synthèse magistrale, reprenant les textes
fondateurs d’Iser, Eco et d’autres, les complétant
par des analyses plus récentes, comme celle de Stanley Fish,
et les réexaminant également à travers la philosophie,
la politique, l’économie. Il nous donne ici une belle
démonstration de l’intérêt de l’
« indisciplinarité » dont il fait l’éloge.
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Il
propose une vision de la lecture perçue comme une
activité dynamique, infinie, engageant profondément
son lecteur tout comme la communauté des lecteurs
: le texte devient ce qu’il ou elle en fait, ou plutôt
ce qu’il ou elle peut en faire, sans cependant perdre
de son historicité. L’actualisation est le
mouvement par lequel une époque, à travers
chacun de ses lecteurs, se réapproprie une œuvre
en exploitant les virtualités du texte pour lui faire
dire ce qui est utile à cet individu ou à
cette communauté. Il s’agit ainsi de tirer
de l’œuvre « une modélisation
capable de reconfigurer un problème propre à
la situation historique de l’interprète ».
La distance entre le contexte propre à l’œuvre
et celui de l’interprète est elle-même
une source qui offre « un éclairage dépaysant
sur le présent ». Dépayser, faire
bouger, rendre instable ; défaire, pour reconstruire
ensuite, le livre entier est construit sur ces va-et-vient.
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Loin d’être
le lieu de célébrations stériles et répétitives,
les études littéraires ainsi entendues sont un lieu
de fabrication de la pensée. C’est à travers
la littérature qu’une société s’invente
de nouvelles formes de sensations, de réflexions, de vies,
de hiérarchies, de valeurs. La littérature travaille
la société, ses fonctionnements et ses représentations.
Si elle n’est pas la source unique de tous les changements,
elle les accompagne, elles les rend pensables par le grand nombre.
Pour former des individus capables de recul critique, d’échange,
d’adaptation, de reconfiguration de leurs modèles,
la littérature vécue comme expérience de lecture
et de dialogues d’interprétations est la meilleure
machine jamais inventée. Ainsi, les propos du candidat à
la présidentielle, élu depuis, sur l’intérêt
qu’il y a à former une caissière à travers
l’analyse de la Princesse de Clèves, ou plus
généralement à financer les études portant
sur les « littératures anciennes » sont elles
prises au pied de la lettre et reçoivent elles une réponse
directe et radicale : une société qui se priverait
de cette ressource, ou déciderait d’en priver certains
de ses membres, court à sa perte, ou pire encore.
L’auteur
guide pas à pas son lecteur, lui rappelle ou lui donne les
définitions des notions essentielles, avance les objections
et les nuances possibles, propose des exemples. A travers une langue
limpide et précise, il le conduit vers la complexité.
Le livre est construit en courts chapitres aux titres significatifs
: « Projections, interlocutions, décontextuations,
entre-impressions, connotations, reconfigurations, redescriptions,
fictions…». Un chapitre consacré à
la scolarisation de la littérature reprend toutes ces notions
pour les situer dans le contexte de l’enseignement, du primaire
à l’université. En mettant en oeuvre ces théories
de la lecture, de son interprétation et de son actualisation,
l’école fait un travail d’acculturation qui répond
à plusieurs de ses missions : former des individus, leur
permettre de participer à la vie sociale ; en faire des êtres
imaginatifs, ouverts, peu perméables aux fondamentalismes,
des citoyens de démocraties, des êtres enfin capables
de « se donner des valeurs épanouissantes et réfléchies
».
Enfin, à
chaque page, on entend un amour de la littérature, prise
dans sa version vivante et dynamique, et un bonheur à partager.
L’auteur reprend dans sa conclusion la belle phrase de Stanley
Fish : « l’interprétation littéraire,
comme la vertu, est sa propre récompense ». A
lire donc, absolument, pour le bonheur, pour la connaissance (tous
les étudiants des études littéraires devraient
l’avoir comme livre de chevet), pour la pensée, pour
la vie.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(mars 2008 )
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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