Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?
De Yves Citton

Editions Amsterdam, 2007

 

 

 

La littérature pour la vie

Ce qui pourrait apparaître au premier abord comme un texte écrit en réaction à l’actualité, vu le bandeau rouge qui l’accompagne (« 58 réponses à Nicolas Sarkozy ») est bien plus que cela : c’est un ouvrage fondamental qui interroge la culture des humanités et propose de revenir à ses fondamentaux théoriques et pratiques tout en les interrogeant : lire, interpréter mais aussi actualiser. C’est ce dernier terme qui est le plus novateur.
Yves Citton, professeur de littérature à l’Université Stendhal-Grenoble III, revient sur les théories de la lecture et en donne une synthèse magistrale, reprenant les textes fondateurs d’Iser, Eco et d’autres, les complétant par des analyses plus récentes, comme celle de Stanley Fish, et les réexaminant également à travers la philosophie, la politique, l’économie. Il nous donne ici une belle démonstration de l’intérêt de l’ « indisciplinarité » dont il fait l’éloge.

Il propose une vision de la lecture perçue comme une activité dynamique, infinie, engageant profondément son lecteur tout comme la communauté des lecteurs : le texte devient ce qu’il ou elle en fait, ou plutôt ce qu’il ou elle peut en faire, sans cependant perdre de son historicité. L’actualisation est le mouvement par lequel une époque, à travers chacun de ses lecteurs, se réapproprie une œuvre en exploitant les virtualités du texte pour lui faire dire ce qui est utile à cet individu ou à cette communauté. Il s’agit ainsi de tirer de l’œuvre « une modélisation capable de reconfigurer un problème propre à la situation historique de l’interprète ». La distance entre le contexte propre à l’œuvre et celui de l’interprète est elle-même une source qui offre « un éclairage dépaysant sur le présent ». Dépayser, faire bouger, rendre instable ; défaire, pour reconstruire ensuite, le livre entier est construit sur ces va-et-vient.

Loin d’être le lieu de célébrations stériles et répétitives, les études littéraires ainsi entendues sont un lieu de fabrication de la pensée. C’est à travers la littérature qu’une société s’invente de nouvelles formes de sensations, de réflexions, de vies, de hiérarchies, de valeurs. La littérature travaille la société, ses fonctionnements et ses représentations. Si elle n’est pas la source unique de tous les changements, elle les accompagne, elles les rend pensables par le grand nombre. Pour former des individus capables de recul critique, d’échange, d’adaptation, de reconfiguration de leurs modèles, la littérature vécue comme expérience de lecture et de dialogues d’interprétations est la meilleure machine jamais inventée. Ainsi, les propos du candidat à la présidentielle, élu depuis, sur l’intérêt qu’il y a à former une caissière à travers l’analyse de la Princesse de Clèves, ou plus généralement à financer les études portant sur les « littératures anciennes » sont elles prises au pied de la lettre et reçoivent elles une réponse directe et radicale : une société qui se priverait de cette ressource, ou déciderait d’en priver certains de ses membres, court à sa perte, ou pire encore.

L’auteur guide pas à pas son lecteur, lui rappelle ou lui donne les définitions des notions essentielles, avance les objections et les nuances possibles, propose des exemples. A travers une langue limpide et précise, il le conduit vers la complexité.
Le livre est construit en courts chapitres aux titres significatifs : « Projections, interlocutions, décontextuations, entre-impressions, connotations, reconfigurations, redescriptions, fictions…». Un chapitre consacré à la scolarisation de la littérature reprend toutes ces notions pour les situer dans le contexte de l’enseignement, du primaire à l’université. En mettant en oeuvre ces théories de la lecture, de son interprétation et de son actualisation, l’école fait un travail d’acculturation qui répond à plusieurs de ses missions : former des individus, leur permettre de participer à la vie sociale ; en faire des êtres imaginatifs, ouverts, peu perméables aux fondamentalismes, des citoyens de démocraties, des êtres enfin capables de « se donner des valeurs épanouissantes et réfléchies ».

Enfin, à chaque page, on entend un amour de la littérature, prise dans sa version vivante et dynamique, et un bonheur à partager. L’auteur reprend dans sa conclusion la belle phrase de Stanley Fish : « l’interprétation littéraire, comme la vertu, est sa propre récompense ». A lire donc, absolument, pour le bonheur, pour la connaissance (tous les étudiants des études littéraires devraient l’avoir comme livre de chevet), pour la pensée, pour la vie.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(mars 2008 )

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.editionsamsterdam.fr/

Les derniers articles