Allah superstar
Grasset, septembre 2003

 

Chaud one-man show

D'après son propre narrateur — une création ambivalente, qui terrifie autant qu'elle incite à la compassion — l'auteur est "une flipette qui signe Y.B. un billet dans le Canard Enchaîné" et Kamel (c'est le narrateur) d'ajouter, "un mec qui écrit ça tu vois tout de suite que la dernière fois qu'il a pris son pied c'est en enculant les mouches." Le ton est donné : une autodérision cinglante qui n'est qu'un exemple des multiples attaques débridées et décapantes de ce roman hors normes. Dans Allah Superstar, Y.B. n'épargne personne, de la société du spectacle aux producteurs, des petits trafiquants de banlieue à la mouvance terroriste, des imams des cités à Michel Leeb, du Coran à la décolonisation et son contraire, des fatwas à Jamel Debouze. Ce dernier est un modèle vivant pour Kamel Léon Hassani, qui se définit comme " un jeune d'origine difficile issu d'un quartier sensible d'éducation prioritaire en zone de non droit", rêvant de devenir "le futur plus grand comique d'origine difficile sauf Jamel Debouze."

Ce roman polymorphe nage entre deux eaux troubles et troublantes : la triste réalité d'un garçon dont la syntaxe laisse à désirer et le monde plus surréaliste que Kamel s'invente quand par hasard, il se fait un peu poète, un brin sociologue, voire politologue (même s'il ne cesse de répéter qu'il est "contre la politique" !) et qu'il raconte son parcours vers le firmament des "artistes". L'insolence est de mise, la subversion aussi, une façon comme une autre de conjurer le sort et de donner au lecteur l'occasion de bien rire — environ toutes les cinq lignes. Un rire qui dissimule cependant une gêne indéfinissable, car la comédie se fonde ici sur les propos et la naïveté d'un innocent (du moins c'est ce qu'il laisse croire...) commentant le monde dans lequel il vit avec l'implacable logique du laissé pour compte.

Roman audacieux ou fourre-tout facile et ambigu ? Allah Superstar est d'abord une attaque en règle d'une société mercantiliste qui a abandonné ses idéaux ainsi que ceux qui ne rentraient dans aucun des moules prévus, un monde d'artifices, de toc et de paillettes télévisuelles qui fait le jeu des terroristes ou des extrémistes de tous poils, une société où la consommation de masse règne sans scrupules et ronge l'imaginaire d'une jeunesse perdue (on pense parfois au roman La vie de ma mère de Thierry Jonquet, dont la "face B" vient de paraître en bande-dessinée chez Casterman). Et pourtant, même si l'on rit beaucoup et sincèrement, on en sort légèrement mal à l'aise - une réaction très certainement prévue par l'auteur ; pas seulement parce que Y.B. cherche à faire en sorte que nous nous sentions coupables, mais surtout parce que cette accumulation, cet empilement de frustrations, la logorrhée du personnage, la saturation de la prose, tout cela donne le vertige et que les attaques de l'auteur se perdent un peu dans cette profusion, jusqu'à ce que l'on ne sache plus bien ce qu'il cherche à dénoncer (tout et son contraire ?) : l'ironie peut emprunter des voies tortueuses, il est vrai, mais la satire est ici à double-tranchant et verse par instants dans la facilité de clichés véhiculés par les bien-pensants. Il n'empêche, Kamel Léon demeure bel et bien dans l'esprit du lecteur et le rire l'emporte souvent sur l'ambiguïté.

B. Longre
(octobre 2003)

né à Alger en 1968, Y.B. a été journaliste, notamment à El-Watan en Algérie et au Nouvel Observateur. Installé à Paris depuis 1998, il est l’auteur du triptyque algérois Comme il a dit lui (1998), L’explication (1999), Zéro mort (2001).

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