Central Europe
De William T. Vollmann

Traduit (américain) par Claro
Actes Sud, 2007

 

 

Symphonie pour une Europe défunte

Ce livre est un de ceux dont on a beaucoup parlé lors de la rentrée de septembre, et il mérite les louanges qui lui ont été décernées (sans parler du prix qui l’a fait précéder par sa réputation, le National Book Award de 2005).
Roman-fleuve, livre complexe, mêlant plusieurs époques (entre 1906 et 1975, mais le cœur est constitué des années 1936-1945), plusieurs lieux (Allemagne et URSS), plusieurs personnages. Fanny Kaplan qui tenta d’assassiner Lénine, le général von Paulus commandant de la 6e armée lors du siège de Leningrad, le général russe transfuge Vlassov, un soldat téléphoniste ; Gerstein : un homme devenu SS pour percer le secret des nazis et dénoncer l’extermination des juifs – tout en y participant sans y participer, Zoïa la partisane. Des artistes dont les œuvres traversent tout le roman et sont évoquées par de nombreux personnages ; des fragments de leur vie dressent le portrait de ces temps sombres : l’Allemande Käthe Kollwitz dont l’œuvre gravée et sculptée est hantée par le thème de la femme à l’enfant mort ; le documentariste communiste russe Roman Karmen, Ana Akhmatova, poétesse persécutée par Staline, l’ombre de Tsvétaéva, et surtout le musicien Chostakovitch. Enfin, les grands acteurs de ce drame noir, le « somnambule » (Hitler) et Staline. Les opérations militaires rythment le cœur du texte : Citadelle, Blau, Barberousse…

Chostakovitch est le personnage-pivot de ce roman, tant par sa vie que par ses œuvres : chacune est évoquée dans son contexte d’écriture, avec les réactions des contemporains (et notamment la critique systématique du Parti, les autocritiques goguenardes du musicien, puis ses crises de terreur et de lâcheté dans ses dernières années). L’opus 110, placé au cœur d’un long chapitre autonome, est montré comme la somme de tout ce que le musicien a vu et entendu durant ces années noires. La mort y est partout, jusque dans les pauses, « certaines notes de l’opus 110 sont encercueillées dans des accords tandis que d’autres, solos sans cercueil, deviennent des habitants de Leningrad qui tombent les uns après les autres dans la neige pour mourir » : la musique comme la littérature ici, se fait le réceptacle et la transfiguration de l’horreur. La musique et le souci de l’art sont partout, même dans la guerre (notamment la symphonie Leningrad, présentée comme un recul artistique de Chostakovitch), de même que la guerre et la stratégie sont partout.

L’amour aussi est partout, même si la fin du roman avec les années de stalinisme et de «dénazification » est très sombre. Celui d’Elena, personnage semi-fictif, qui traverse la vie de plusieurs personnages, celui de Paulus pour sa femme, celui des obscurs. L’image de Lisca Malibran, actrice mythique, des chansons, des rêves bercent les esprits des soldats des deux camps. Chaque destin individuel est présenté comme unique et précieux, et la vie ne vaut rien tant elle est encombrée par les morts de deux camps.
La souffrance domine, et le sentiment que les générations suivantes ne peuvent comprendre ce qu’ont vécu ceux qui les ont précédés. L’avenir, sans doute incarné par un jeune pianiste américain a pour condition l’oubli.
Qu’est ce qui met l’acier en mouvement ? Pourquoi tous ces morts ? Ces questions posées dans le premier chapitre sous-tendent toute l’œuvre. Plusieurs réponses sont données, certaines reviennent comme un leitmotiv (« tout est une question de temps et d’effectifs » selon Paulus). Aucune n’est suffisante, mais toutes forment un ensemble qui dit quelque chose de l’histoire de l’humanité. Un grand roman, ambitieux et magnifiquement écrit et composé, fait d’un mélange de grincements atroces et d’harmonies suaves.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(novembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.actes-sud.fr