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Symphonie
pour une Europe défunte
Ce livre est
un de ceux dont on a beaucoup parlé lors de la rentrée
de septembre, et il mérite les louanges qui lui ont été
décernées (sans parler du prix qui l’a fait
précéder par sa réputation, le National Book
Award de 2005).
Roman-fleuve, livre complexe, mêlant plusieurs époques
(entre 1906 et 1975, mais le cœur est constitué des
années 1936-1945), plusieurs lieux (Allemagne et URSS), plusieurs
personnages. Fanny Kaplan qui tenta d’assassiner Lénine,
le général von Paulus commandant de la 6e armée
lors du siège de Leningrad, le général russe
transfuge Vlassov, un soldat téléphoniste ; Gerstein
: un homme devenu SS pour percer le secret des nazis et dénoncer
l’extermination des juifs – tout en y participant sans
y participer, Zoïa la partisane. Des artistes dont les œuvres
traversent tout le roman et sont évoquées par de nombreux
personnages ; des fragments de leur vie dressent le portrait de
ces temps sombres : l’Allemande Käthe Kollwitz dont l’œuvre
gravée et sculptée est hantée par le thème
de la femme à l’enfant mort ; le documentariste communiste
russe Roman Karmen, Ana Akhmatova, poétesse persécutée
par Staline, l’ombre de Tsvétaéva, et surtout
le musicien Chostakovitch. Enfin, les grands acteurs de ce drame
noir, le « somnambule » (Hitler) et Staline. Les opérations
militaires rythment le cœur du texte : Citadelle, Blau, Barberousse…
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Chostakovitch
est le personnage-pivot de ce roman, tant par sa vie que par
ses œuvres : chacune est évoquée dans son
contexte d’écriture, avec les réactions
des contemporains (et notamment la critique systématique
du Parti, les autocritiques goguenardes du musicien, puis
ses crises de terreur et de lâcheté dans ses
dernières années). L’opus 110, placé
au cœur d’un long chapitre autonome, est montré
comme la somme de tout ce que le musicien a vu et entendu
durant ces années noires. La mort y est partout, jusque
dans les pauses, « certaines notes de l’opus
110 sont encercueillées dans des accords tandis que
d’autres, solos sans cercueil, deviennent des habitants
de Leningrad qui tombent les uns après les autres dans
la neige pour mourir » : la musique comme la littérature
ici, se fait le réceptacle et la transfiguration de
l’horreur. La musique et le souci de l’art sont
partout, même dans la guerre (notamment la symphonie
Leningrad, présentée comme un recul
artistique de Chostakovitch), de même que la guerre
et la stratégie sont partout. |
L’amour
aussi est partout, même si la fin du roman avec les années
de stalinisme et de «dénazification » est très
sombre. Celui d’Elena, personnage semi-fictif, qui traverse
la vie de plusieurs personnages, celui de Paulus pour sa femme,
celui des obscurs. L’image de Lisca Malibran, actrice mythique,
des chansons, des rêves bercent les esprits des soldats des
deux camps. Chaque destin individuel est présenté
comme unique et précieux, et la vie ne vaut rien tant elle
est encombrée par les morts de deux camps.
La souffrance domine, et le sentiment que les générations
suivantes ne peuvent comprendre ce qu’ont vécu ceux
qui les ont précédés. L’avenir, sans
doute incarné par un jeune pianiste américain a pour
condition l’oubli.
Qu’est ce qui met l’acier en mouvement ? Pourquoi tous
ces morts ? Ces questions posées dans le premier chapitre
sous-tendent toute l’œuvre. Plusieurs réponses
sont données, certaines reviennent comme un leitmotiv («
tout est une question de temps et d’effectifs »
selon Paulus). Aucune n’est suffisante, mais toutes forment
un ensemble qui dit quelque chose de l’histoire de l’humanité.
Un grand roman, ambitieux et magnifiquement écrit et composé,
fait d’un mélange de grincements atroces et d’harmonies
suaves.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(novembre 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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