|


|
David
Wojnarowicz à éof
À
l'occasion de la parution de Chroniques des quais (éditions
Désordres) & Au bord du gouffre (éditions
10/18)
•
Exposition photographies et vidéo
du 18 octobre au 6 novembre 2005
Galerie éof - 15, rue Saint-Fiacre
- 75002 Paris
•
Trois jours d'événements autour de l'œuvre
de l'artiste.
Les
22, 23 et 24 octobre 2005 de 14h à 22h
•
Photographies et vidéos de Marion Scemama et David
Wojnarowicz - Mise en image vidéo : François
Pain
•
Lecture - performance : lundi 24 à 20 h précises
Les Mots en Scène présente : Rencontres
avec un Ange noir - Avec Léonore Confino, Sélim
Kechiouche, Jérémie Elkaïm, Frédéric
Deban et Halim Anou.
•
Rencontre : dimanche 23 à 17 h
yann beauvais + projection de Still Life
(1997)
|
Cauchemar
à l'américaine
«
Humez l’odeur des fleurs pendant qu’il est encore temps
»
Cet
ouvrage regroupe des textes fulgurants signés David Wojnarowicz,
écrivain (mais aussi artiste peintre, vidéaste, performer
etc.), mort du Sida en 1980 : des récits aux allures d’un
On the Road des
années 8O, à travers une amérique (notons la
minuscule initiale) démythifiée ; des fragments de
prose poétique où jouissance et violence se rejoignent
inlassablement (on pense par instants aux Journaux du
dramaturge britannique Joe Orton, qui vivait son homosexualité
- encore punie par la loi à l'époque - comme un délinquant),
l’auteur paraissant écartelé entre le désir
de provoquer et celui de faire partager ses cauchemars les plus
fous, les plus réalistes aussi. Ainsi, Au bord
du gouffre se présente d'abord comme une visite
guidée atypique à travers les "u.s.a.",
l'auteur mêlant poésie déjantée et anarchisme
lucide pour mieux témoigner de son dégoût envers
son pays : un style qui se fait souvent photographique, une suite
de clichés renversés jouant sur les ombres et la lumière
dans des descriptions presque hallucinatoires, une outrance à
la Antonin Artaud et une écriture sous influences de toutes
sortes… Quelques pans de son intimité nous sont dévoilés,
ses souffrances d’enfant maltraité (battu, violé,
fugueur, etc.), ses rencontres sexuelles avec des inconnus, ses
voyages dans l’amérique «profonde» (comme
« Dans l’ombre du rêve américain »),
et la maladie qui l'affaiblit.
Au
bord du gouffre nous ouvre les portes d’un monde
certes terrifiant mais où l’horreur est le plus souvent
transfigurée par la poésie de l’écriture
et les libertés syntaxiques ou lexicales que s'autorise Wojnarowicz
; dans le même temps, se met en place le portrait d’un
éternel révolté, d’un iconoclaste dont
la violence sourde contre « l’usine à tuer
américaine » émerge à chaque page.
L’on passe ainsi d’expériences intimes à
des textes ouvertement politisés, dans lesquels Wojnarowicz
dénonce sans relâche la noirceur du monde et les dysfonctionnements
d’un système qui n'a de démocratique que le
nom.
Ainsi,
il dresse par exemple une liste noire («Notes de synthèse
sur les sept péchés capitaux») des politiciens
et des bureaucrates new-yorkais ayant refusé de mener des
actions visant à endiguer l’épidémie
du Sida et/ou ayant tenu des propos ouvertement homophobes. Wojnarowicz
s'impose comme un chantre de la subversion, « Un pédé
en Amérique » qui nous conte dans les moindres
détails ses penchants sexuels et ses expériences furtives
ou déchirantes, ses rêves ou ses fantasmes –
une voix de la contre-culture états-unienne que l'on souhaiterait
pouvoir entendre davantage en ces temps agités ("hystériques"
selon l'écrivain) : "L'intolérance a été
érigée au rang de politique aux états-unis.
nos "représentants" élus ont concocté
un système symbolique infaillible fondé sur une morale
préhistorique, conçue par d'autres hommes en d'autres
temps..." s'insurge-t-il.
 |
De
même, il examine ce derrière quoi les politiciens
se réfugient pour justifier leur incompétence
: "Par le recours à l'embargo économique,
les u.s.a. affament des populations entières (...)
Les atermoiements de washington d.c. engendrent des massacres
et de la misère dans le monde entier et permettent
aux gouvernants de proclamer que si le système a
failli, c'est à cause des attaques qu'il a subies."
- des propos écrits bien avant le 11 septembre...
Wojnarowicz ne perd pourtant pas son esprit combatif et
toujours il avance dans ses réflexions, avec pour
seules armes l'art et le langage : " Mais bien
que je sois né au sein d'une société
corrompue, je ne capitule pas lorsque les paravents moraux
sont déployés. Moi aussi je peux forger ma
propre morale. (...) Puisque l'essence même de mon
existence a été proscrite (...) je n'ai d'autres
choix que de me soustraire à l'emprise du gouvernement
et de la religion." |
On
pourrait croire que David Wojnarowicz se pose comme un grand pessimiste
et que son discours virulent se contente de soulever des problèmes
et de dévoiler le chaos du monde ; et pourtant, il ne semble
jamais se départir d'une espérance qui l'aide à
développer un individualisme forcené et salvateur,
visant à endiguer les menaces de l'entropie et l'insupportable
passivité des masses. « Humez l’odeur des
fleurs pendant qu’il est encore temps » repète-t-il
sans relâche dans son Post-scriptum, un carpe
diem personnel dans lequel on lit une urgence poétique
qui se débat avec bravoure avant que le néant ne l'engloutisse.
Au
bord du gouffre est publié dans la collection
« Désordres » du Serpent
à Plumes (une maison littéraire de qualité
mais dont l’avenir demeure aujourd’hui incertain, après
son rachat par les éditions du Rocher) – une collection
où l’on trouve des textes qui s’inscrivent dans
la mouvance avant-gardiste de « la littérature
du désastre », ces textes traitant «surtout
de la part maudite de l’humanité» selon
la directrice de collection, Laurence Viallet (traductrice du présent
ouvrage). Cette dernière effectue des choix pointus et explique
que "la collection s’attache à regrouper sous
une même bannière des textes novateurs, ambitieux,
qui n’ont rien de consensuel du point de vue thématique
ou formel. Il s’agit aussi d’ausculter les aspects les
plus sombres, les plus troublants, émouvants (avec Wojnarowicz
notamment), fascinants (Sotos), inquiétants (Gira, Cooper,
Sotos...) de notre humanité - et bien sûr de la littérature.(...)"
et ajoute qu'elle tente, à travers ses choix éditoriaux,
"de permettre l’accès au lectorat français
à des textes qui me paraissent susceptibles de marquer le
paysage littéraire, culturel, intellectuel de façon
pérenne."
David Wojnarowicz est-il en passe de devenir un classique ou doit-il
de rester dans la marge ? En tout cas, ce recueil est essentiel,
et chaque lecteur, selon ses préoccupations, trouvera là
de quoi alimenter sa propre révolte, pourra y puiser maints
éléments qui participent d'une oeuvre littéraire
: des aventures et un périple fascinant (géographique,
sexuel, sentimental et esthétique), des émotions retranscrites
avec frénésie, une écriture saccadée
et immédiate, presque scandée, soumise à la
vivacité d'un esprit libre et sans complaisance aucune (que
ce soit vis à vis de lui-même ou des autres), une pensée
et des réflexions qui vont au-delà des clichés
que les media ou la littérature nous assènent parfois
: un texte authentique et nécessairement dérangeant,
destiné à être lu et relu.
B.
Longre
(mai
2004)

Entretien
avec Laurence Viallet, éditrice
http://www.editions-desordres.com/
Voir
aussi
Sang et stupre au lycée de Kathy
Acker (Désordres, 2005)
http://www.actupparis.org/article1642.html
http://www.photographie.com/?pubid=102325&secid=2&rubid=8
autres
titres de la collection Désordres
:
Wrong de Dennis Cooper
La Racaille de Rochdale Road de Mike Duff
La Bouche de Francis Bacon de Micha El Gira
L’Ongle et Les Lois de l’hérédité
de Laura Hird
À La Musardine
Index de Peter
Sotos
|