Man of the century : Winston Churchill
and his legend since 1945

Harper Collins, novembre 2002

 

Mythe ou réalité ?

Choisir de s'attaquer au "monument" Churchill n'a sans doute rien d'aisé : le sujet est vaste, "le plus grand britannique du siècle" a déjà fait l'objet d'un nombre incalculable d'essais, de biographies (on en compte près de 500...) et d'études diverses (le plus souvent pétries de louanges) à tel point que l'on ne peut s'empêcher de se demander si tout n'a pas déjà été écrit... John Ramsden lui-même (professeur d'histoire contemporaine, spécialiste renommé de l'histoire du parti conservateur) l'avoue dans le dernier chapitre de cet ouvrage exhaustif : "Il est très difficile d'étudier Churchill de quelque façon que ce soit sans être submergé par l'homme, par ce qu'il a accompli et par sa personnalité, particulièrement durant la guerre".
L'historien qui s'assigne une telle tâche doit ainsi veiller à mettre en place un fil conducteur solide et proposer un regard neuf sur un sujet mainte fois abordé et ainsi éviter redites et analyses rebattues. En ce sens, l'ouvrage de John Ramsden est exemplaire, car plutôt que de retracer chronologiquement et de façon linéaire le parcours de cet "animal politique", du "sauveur de son pays", l'historien offre une mise en perspective du personnage plutôt originale et novatrice : le sous-titre de l'ouvrage ("et sa légende depuis 1945") est déjà un indice de la problématique de Ramsden ; cette étude est bien une biographie politique, mais s'attache avant tout à analyser et comprendre comment le mythe churchillien a été façonné, comment l'homme est devenu "le héros du siècle", le Jules César britannique, le seul homme politique anglais qui eut droit à des obsèques nationales dignes d'un monarque (en janvier 1965), et pourquoi encore aujourd'hui, il demeure une référence.

L'auteur passe ainsi au crible les événements qui ont contribué à la construction de cette légende, alors même que Churchill était encore vivant. Il retrace le parcours de l'homme d'état en faisant montre d'une rigueur et d'une impartialité appréciables ; il sait reconnaître les qualités du personnage (qu'elles soient humaines, morales, politiques ou diplomatiques) tout en les confrontant sans relâche à ses failles et à ses faiblesses : les analyses sont convaincantes en cela qu'elles se fondent sur une argumentation solide, sur des documents d'archives et de multiples témoignages. On est loin de la partialité et de l'admiration aveugle qui ont imprégné les écrits des historiens et les discours des élites politiques britanniques et américaines jusque que dans les années 60.

Cet ouvrage a aussi le mérite d'étudier toutes les facettes du personnage, ses talents de manipulateur et sa supposée prescience en matière politique, ses multiples erreurs, son caractère irascible et sa carrière d'historien (qui lui valut, entre autres, le Prix Nobel de littérature en 1963, alors qu'il pensait avoir reçu celui de la Paix...). Les valeurs et les théories de Churchill le tacticien sont analysées avec précision et les ambiguïtés expliquées de façon exhaustive (en particulier le sujet "Europe" et la rhétorique des "trois cercles", chère à Churchill, qui considérait que la Grande-Bretagne, dont il refusait d'admettre le déclin, était le point de jonction international de trois zones d'influence, les pays anglophones -- surtout les États-Unis --, le Commonwealth et l'Europe).

Le lecteur ne s'extirpe que difficilement de cet ouvrage qui fourmille d'anecdotes à la fois sérieuses, éclairantes et cocasses, et dans lequel les hommages précedemment rendus à Churchill sont nuancés, où "l'héroïsation" de Churchill est très justement remise en question : ramenée au rang d'un simple mythe (construit à la fois par les médias, les historiens, les élites politiques et surtout par Churchill lui-même) qui ne coïncide pas nécessairement avec la réalité historique, la légende en perd sa force et la grandeur du personnage se voit relativisée : là où se tenait un demi-dieu, l'on ne trouve en fin de compte qu'un être humain, qui a souvent eu la chance d'être là au bon moment (en 1940, par exemple)...
Ramsden reconnaît néanmoins le rôle parfois primordial que Churchill a pu jouer sur la scène internationale durant les vingt dernières années de sa vie, des années 40 aux années 60, alors qu'après sa défaite électorale de 1945 (les élections furent remportées par les travaillistes, et Clement Atlee devint Premier ministre), nul doute qu'il en était fini de sa carrière politique. John Ramsden revient ainsi en détail sur l'irréductible homme d'état de la deuxième mondiale, emblème de la ténacité de tout un peuple, sur le rôle joué durant la guerre froide (il fut l'un des premiers à formuler explicitement des craintes vis-à-vis de l'Union soviétique, dès 1946, dans son très célèbre discours prononcé à Fulton, dans le Missouri -- et John Ramsden explique pourquoi lui seul pouvait se permettre de dire tout haut ce que les autres pensaient tout bas...), son rôle diplomatique, ayant exhorté les anciens alliés à accepter l'Allemagne vaincue dans une nouvelle Europe, encourageant ainsi la formation d'une union européenne (dès 1946, à Zurich, il parlait des "États-Unis d'Europe"), une union magnanime capable d'aller au-delà des anciens antagonismes... Tout en maintenant, bien sûr, la Grande-Bretagne à l'écart ("We are with Europe but not of it", déclarait-il déjà en 1930).
John Ramsden rappelle aussi l'importance de son rôle dans les négociations pour l'indépendance de l'Irlande en 1921 (et ses vains efforts pour rallier la République d'Irlande, agrippée à sa neutralité, à la cause Alliée durant le deuxième guerre mondiale) ou bien comment il fut l'un des premiers à demander le réarmement intensif de la Grande-Bretagne (alors que lui-même vivait sa traversée politique du désert) et enfin, décrit ses relations ambivalentes avec le Commonwealth "blanc" (l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada) ainsi qu'avec les Etats-Unis ; on ne saurait en effet nier la prépondérance des relations anglo-américaines pour Churchill, "l'homme parfait" selon l'écrivain Mark Twain, car né d'un père anglais et d'une mère américaine... L'auteur ne cache pas que Churchill se sentait véritablement investi d'une "mission", qu'il avait conscience de sa position "spéciale" en tant que médiateur entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Il est vrai que c'est aussi aux Etats-Unis que l'on a pu observer un véritable processus de canonisation laïque de Churchill, seul non-américain à recevoir le titre exceptionnel de "Citoyen Honoraire des Etats-Unis", en 1963...

The man of the century s'efforce surtout à résoudre un paradoxe étonnant : comment un homme appartenant vraisemblablement, par ses valeurs et ses idées conservatrices, à un autre siècle (ne l'oublions pas, Churchill est né en 1874, durant le règne de la reine Victoria...) a pu devenir l'un des plus forts symboles nationaux d'un pays "moderne", un modèle à honorer et à imiter, ou du moins à citer dès que possible, une personnalité qui transcende les divergences politiques : Harold Wilson, Premier ministre travailliste, était un adepte du "style" Churchill ; Margaret Thatcher (mais ceci est plus compréhensible) n'a cessé d'établir des comparaisons entre sa ténacité, ses valeurs et les siennes, s'appropriant, par exemple, la rhétorique churchillienne qui prône un esprit d'entreprise individuel, capable de venir à bout de tous les obstacles historiques, un principe dont Churchill est l'incarnation vivante ; ou encore adoptant le "V" de la victoire, et d'une certaine façon, en instrumentalisant Churchill, champion de la "relation spéciale" avec les Etats-Unis, à des fins diplomatiques. Plus proche encore de nous, depuis le 11 septembre 2001, diverses personnalités politiques se sont réappropriées l'image de Churchill (qui était un peu tombée en désuétude) : G.W. Bush, Tony Blair et Giuliani, l'ancien maire de New-York, pour ne citer qu'eux, ont remis Churchill sous les feux de la rampe ; Giuliani en trouvant du courage dans les mots de Churchill alors que Manhattan vivait le chaos ; Bush et Blair en en tirant de multiples citations des discours de Churchill afin de renforcer leurs théories bellicistes...

Plus étonnant encore, certains crurent qu'après sa mort, la légende pourrait enfin être réévaluée, la réputation de l'homme amoindrie et ses actes de bravoure politiques ou diplomatiques remis en cause. Cependant, après 1965, ceux qui osent "attaquer" le mythe sont peu nombreux : John Ramsden cite l'ouvrage de Robert Rhodes James, paru en 1970, au titre provoquant, Churchill : A Study in Failure ; mais le "révisionnisme" ne semble pas avoir au de prise véritable sur Churchill... Cependant, peu à peu, des ouvrages paraissent, qui font preuve de davantage de recul et de scepticisme, qui ne s'alourdissent pas de louanges, et qui tentent plutôt de percer à jour cette "énigme" historique, avec relativisme et objectivité (un travail facilité par l'ouverture d'archives et de documents auparavant inaccessibles).

John Ramsden semble tout particulièrement apprécier l'ouvrage d'un historien allemand, Christian Graf von Krockow, Churchill, Man of the Century (1999, publié en anglais depuis). Sans hésitation, ajoutons à la liste l'ouvrage de John Ramsden, dont la modestie (contrairement à Churchill, qui n'hésitait pas à reprendre à son compte les décisions ou les faits de guerre des autres ! ), l'objectivité (qui manque assurément dans les très célèbres Mémoires de l'homme politique) et l'esprit critique sont certainement les atouts majeurs de son Churchill, que même les néophytes prendront un plaisir certain à lire.

B. Longre
(décembre 2002)

http://www.fireandwater.com

http://www.winstonchurchill.org/

http://www.history.qmul.ac.uk/staff/biography/ramsden.html

http://www.oup.co.uk/isbn/0-19-860134-4