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Mythe ou
réalité ?
Choisir de s'attaquer
au "monument" Churchill n'a sans doute rien d'aisé
: le sujet est vaste, "le plus grand britannique du siècle"
a déjà fait l'objet d'un nombre incalculable d'essais,
de biographies (on en compte près de 500...) et d'études
diverses (le plus souvent pétries de louanges) à tel
point que l'on ne peut s'empêcher de se demander si tout n'a
pas déjà été écrit... John
Ramsden lui-même (professeur d'histoire contemporaine,
spécialiste renommé de l'histoire du parti conservateur)
l'avoue dans le dernier chapitre de cet ouvrage exhaustif : "Il
est très difficile d'étudier Churchill de quelque
façon que ce soit sans être submergé par l'homme,
par ce qu'il a accompli et par sa personnalité, particulièrement
durant la guerre".
L'historien qui s'assigne une telle tâche doit ainsi veiller
à mettre en place un fil conducteur solide et proposer un
regard neuf sur un sujet mainte fois abordé et ainsi éviter
redites et analyses rebattues. En ce sens, l'ouvrage de John Ramsden
est exemplaire, car plutôt que de retracer chronologiquement
et de façon linéaire le parcours de cet "animal
politique", du "sauveur de son pays", l'historien
offre une mise en perspective du personnage plutôt originale
et novatrice : le sous-titre de l'ouvrage ("et sa légende
depuis 1945") est déjà un indice de la problématique
de Ramsden ; cette étude est bien une biographie politique,
mais s'attache avant tout à analyser et comprendre comment
le mythe churchillien a été façonné,
comment l'homme est devenu "le héros du siècle",
le Jules César britannique, le seul homme politique anglais
qui eut droit à des obsèques nationales dignes d'un
monarque (en janvier 1965), et pourquoi encore aujourd'hui, il demeure
une référence.
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L'auteur
passe ainsi au crible les événements qui ont contribué
à la construction de cette légende, alors même
que Churchill était encore vivant. Il retrace le parcours
de l'homme d'état en faisant montre d'une rigueur et
d'une impartialité appréciables ; il sait reconnaître
les qualités du personnage (qu'elles soient humaines,
morales, politiques ou diplomatiques) tout en les confrontant
sans relâche à ses failles et à ses faiblesses
: les analyses sont convaincantes en cela qu'elles se fondent
sur une argumentation solide, sur des documents d'archives et
de multiples témoignages. On est loin de la partialité
et de l'admiration aveugle qui ont imprégné les
écrits des historiens et les discours des élites
politiques britanniques et américaines jusque que dans
les années 60. |
Cet ouvrage
a aussi le mérite d'étudier toutes les facettes du
personnage, ses talents de manipulateur et sa supposée prescience
en matière politique, ses multiples erreurs, son caractère
irascible et sa carrière d'historien (qui lui valut, entre
autres, le Prix Nobel de littérature en 1963, alors qu'il
pensait avoir reçu celui de la Paix...). Les valeurs et les
théories de Churchill le tacticien sont analysées
avec précision et les ambiguïtés expliquées
de façon exhaustive (en particulier le sujet "Europe"
et la rhétorique des "trois cercles", chère
à Churchill, qui considérait que la Grande-Bretagne,
dont il refusait d'admettre le déclin, était le point
de jonction international de trois zones d'influence, les pays anglophones
-- surtout les États-Unis --, le Commonwealth et l'Europe).
Le lecteur ne
s'extirpe que difficilement de cet ouvrage qui fourmille d'anecdotes
à la fois sérieuses, éclairantes et cocasses,
et dans lequel les hommages précedemment rendus à
Churchill sont nuancés, où "l'héroïsation"
de Churchill est très justement remise en question : ramenée
au rang d'un simple mythe (construit à la fois par les médias,
les historiens, les élites politiques et surtout par Churchill
lui-même) qui ne coïncide pas nécessairement avec
la réalité historique, la légende en perd sa
force et la grandeur du personnage se voit relativisée :
là où se tenait un demi-dieu, l'on ne trouve en fin
de compte qu'un être humain, qui a souvent eu la chance d'être
là au bon moment (en 1940, par exemple)...
Ramsden reconnaît néanmoins le rôle parfois primordial
que Churchill a pu jouer sur la scène internationale durant
les vingt dernières années de sa vie, des années
40 aux années 60, alors qu'après sa défaite
électorale de 1945 (les élections furent remportées
par les travaillistes, et Clement Atlee devint Premier ministre),
nul doute qu'il en était fini de sa carrière politique.
John Ramsden revient ainsi en détail sur l'irréductible
homme d'état de la deuxième mondiale, emblème
de la ténacité de tout un peuple, sur le rôle
joué durant la guerre froide (il fut l'un des premiers à
formuler explicitement des craintes vis-à-vis de l'Union
soviétique, dès 1946, dans son très célèbre
discours prononcé à Fulton, dans le Missouri -- et
John Ramsden explique pourquoi lui seul pouvait se permettre de
dire tout haut ce que les autres pensaient tout bas...), son rôle
diplomatique, ayant exhorté les anciens alliés à
accepter l'Allemagne vaincue dans une nouvelle Europe, encourageant
ainsi la formation d'une union européenne (dès 1946,
à Zurich, il parlait des "États-Unis d'Europe"),
une union magnanime capable d'aller au-delà des anciens antagonismes...
Tout en maintenant, bien sûr, la Grande-Bretagne à
l'écart ("We are with Europe but not of
it", déclarait-il déjà en 1930).
John Ramsden rappelle aussi l'importance de son rôle dans
les négociations pour l'indépendance de l'Irlande
en 1921 (et ses vains efforts pour rallier la République
d'Irlande, agrippée à sa neutralité, à
la cause Alliée durant le deuxième guerre mondiale)
ou bien comment il fut l'un des premiers à demander le réarmement
intensif de la Grande-Bretagne (alors que lui-même vivait
sa traversée politique du désert) et enfin, décrit
ses relations ambivalentes avec le Commonwealth "blanc"
(l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada) ainsi qu'avec
les Etats-Unis ; on ne saurait en effet nier la prépondérance
des relations anglo-américaines pour Churchill, "l'homme
parfait" selon l'écrivain Mark Twain, car né
d'un père anglais et d'une mère américaine...
L'auteur ne cache pas que Churchill se sentait véritablement
investi d'une "mission", qu'il avait conscience de sa
position "spéciale" en tant que médiateur
entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Il est vrai que c'est aussi
aux Etats-Unis que l'on a pu observer un véritable processus
de canonisation laïque de Churchill, seul non-américain
à recevoir le titre exceptionnel de "Citoyen Honoraire
des Etats-Unis", en 1963...
The man
of the century s'efforce surtout à résoudre
un paradoxe étonnant : comment un homme appartenant vraisemblablement,
par ses valeurs et ses idées conservatrices, à un
autre siècle (ne l'oublions pas, Churchill est né
en 1874, durant le règne de la reine Victoria...) a pu devenir
l'un des plus forts symboles nationaux d'un pays "moderne",
un modèle à honorer et à imiter, ou du moins
à citer dès que possible, une personnalité
qui transcende les divergences politiques : Harold Wilson, Premier
ministre travailliste, était un adepte du "style"
Churchill ; Margaret Thatcher (mais ceci est plus compréhensible)
n'a cessé d'établir des comparaisons entre sa ténacité,
ses valeurs et les siennes, s'appropriant, par exemple, la rhétorique
churchillienne qui prône un esprit d'entreprise individuel,
capable de venir à bout de tous les obstacles historiques,
un principe dont Churchill est l'incarnation vivante ; ou encore
adoptant le "V" de la victoire, et d'une certaine façon,
en instrumentalisant Churchill, champion de la "relation spéciale"
avec les Etats-Unis, à des fins diplomatiques. Plus proche
encore de nous, depuis le 11 septembre 2001, diverses personnalités
politiques se sont réappropriées l'image de Churchill
(qui était un peu tombée en désuétude)
: G.W. Bush, Tony Blair et Giuliani, l'ancien maire de New-York,
pour ne citer qu'eux, ont remis Churchill sous les feux de la rampe
; Giuliani en trouvant du courage dans les mots de Churchill alors
que Manhattan vivait le chaos ; Bush et Blair en en tirant de multiples
citations des discours de Churchill afin de renforcer leurs théories
bellicistes...
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Plus
étonnant encore, certains crurent qu'après sa
mort, la légende pourrait enfin être réévaluée,
la réputation de l'homme amoindrie et ses actes de bravoure
politiques ou diplomatiques remis en cause. Cependant, après
1965, ceux qui osent "attaquer" le mythe sont peu
nombreux : John Ramsden cite l'ouvrage de Robert Rhodes James,
paru en 1970, au titre provoquant, Churchill : A Study in
Failure ; mais le "révisionnisme" ne semble
pas avoir au de prise véritable sur Churchill... Cependant,
peu à peu, des ouvrages paraissent, qui font preuve de
davantage de recul et de scepticisme, qui ne s'alourdissent
pas de louanges, et qui tentent plutôt de percer à
jour cette "énigme" historique, avec relativisme
et objectivité (un travail facilité par l'ouverture
d'archives et de documents auparavant inaccessibles). |
John Ramsden
semble tout particulièrement apprécier l'ouvrage d'un
historien allemand, Christian Graf von Krockow, Churchill, Man
of the Century (1999, publié en anglais depuis). Sans
hésitation, ajoutons à la liste l'ouvrage de John
Ramsden, dont la modestie (contrairement à Churchill, qui
n'hésitait pas à reprendre à son compte les
décisions ou les faits de guerre des autres ! ), l'objectivité
(qui manque assurément dans les très célèbres
Mémoires de l'homme politique) et l'esprit critique
sont certainement les atouts majeurs de son Churchill,
que même les néophytes prendront un plaisir certain
à lire.
B.
Longre
(décembre 2002)

http://www.fireandwater.com
http://www.winstonchurchill.org/
http://www.history.qmul.ac.uk/staff/biography/ramsden.html
http://www.oup.co.uk/isbn/0-19-860134-4
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