Any human heart
The Intimate Journals of Logan Mountstuart
(Penguin, avril 2002)

A livre Ouvert
Traduit de l'anglais par Christiane Besse
(Seuil, octobre 2002)

Parution en poche janvier 2004
Seuil, Points, n° 1152

 

 

"Et cet homme sera moi."

C'est en 1923 que commence véritablement le journal intime de Logan Mountstuart, né en 1906 d'un père anglais et d'une mère uruguayenne. Le jeune homme a 17 ans et partage son temps entre ses amis de pension, Scabius et Leeping, et ses professeurs, dont certains lui promettent une brillante carrière universitaire ; il ressent aussi ses premiers émois amoureux (sa cousine Lucy a bien voulu lui donner un baiser…). Vient ensuite le Journal d'Oxford (1925), un lieu qu'il décrit comme " étouffant et décevant ", alors qu'il lui semble que les études d'histoire qu'il entreprend ne le mènent pas au rêve littéraire qu'il s'est fixé ; il tente néanmoins de devenir écrivain en composant une biographie du poète Shelley (qu'il parviendra à faire publier en mars 1930). Suivent des séjours à Paris (son ami Scabius y est galeriste), une vie londonienne oisive (si l'on excepte sa fréquentation des cercles littéraires et ses tentatives de roman) durant laquelle il tente de se faire aimer de Land, une jeune fille engagée et dynamique. Mais ses déboires amoureux le poussent à contracter un mariage qui ne sied guère à son âme bohémienne et la vie rurale et paisible au fin fond du Norfolk que lui propose sa jeune épouse Lady Laetitia Edgefield lui ôte toute envie d'écrire… Il échappe à cet univers étriqué et conventionnel pour se retrouver correspondant de guerre en Espagne, où il rencontre Hemingway, et se rend sur le front républicain ; c'est à Lisbonne qu'il fait une autre rencontre, moins prestigieuse mais tout aussi décisive : sa future femme Freya ; le point de départ d'une double vie entre le Norfolk aristocratique et sa garçonnière londonienne…

De journal en journal, l'on retrouve notre écrivain (en définitive peu prolixe) s'improvisant espion pour la Royal Navy (un poste proposé par le futur géniteur de James Bond, Ian Fleming !), prisonnier durant la deuxième guerre mondiale, puis galeriste à New-York pour le compte de son ami Scabius, professeur en Afrique, retraité miséreux dans un petit appartement en sous-sol, mêlé aux actions troubles d'un groupe d'extrême gauche, puis malgré lui à une étrange vendetta dans un petit village français… Les intrigues et les imbroglios financiers, professionnels et sentimentaux se suivent et s'enchevêtrent, Logan Mountstuart apprend, survit, subit et vieillit, et l'ensemble possède un réel charme désuet associé à une touche picaresque réussie ; le résultat : une errance existentielle passionnante.

Car Mountstuart est un vagabond dans l'âme, un écrivain errant qui se crée des ports d'attaches toujours provisoires (l'Uruguay, Londres, Paris, New York…) et des "amitiés" plutôt spéciales (Hemingway, bien sûr, mais aussi Picasso, James Joyce, Virginia Woolf - qu'il ne peut supporter - ou encore le Duc de Windsor, dont Boyd/Mounstuart fait un portrait peu flatteur…)

Après The New Confessions (roman-autobiographie forgé de toutes pièces) et Nat Tate (la biographie d'un artiste new-yorkais oublié… pour la bonne raison qu'il n'a jamais existé, mais qui fait plusieurs apparitions dans Any Human Heart !), William Boyd complète ici son triptyque de " biofiction " avec un roman intime, qui dépeint au jour le jour, ou presque, une existence à la fois " ordinaire et extraordinaire ", l'histoire d'un être unique (au sens où l'entendait Rousseau lorsqu'il écrit : "Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi."). Le mode du journal intime (en dépit d'un préambule rédigé a posteriori et de quelques annotations rétrospectives qui tendent, fictivement, à apporter de la cohérence à l'éparpillement des notes de Mountstuart) a bien des avantages ; nulle crainte de se fier à une mémoire faillible ou d'embellir les réminiscences (ce que l'autobiographie fait invariablement) ; ici, aucun souvenir ne peut être corrigé avec le recul, tout est dit sur le moment ou presque ; Mountstuart nous assure de sa sincérité dès le préambule et il est vrai qu'il semble atteindre, tout au long de ses journaux, une transparence touchante : " Nous tenons un journal pour capturer cette collection d'êtres qui nous forment, l'être humain individuel ". La quasi-simultanéité de l'expérience et la transposition sur le papier permet ainsi à William Boyd de construire un ensemble émouvant et pittoresque, éclectique et fragmenté, montrant que le passé n'éclaire pas nécessairement le présent, et que l'existence humaine est aussi une entreprise indubitablement malmenée par le hasard et les circonstances.

Le travail de faussaire de William Boyd est parfait et l'auteur parvient à recréer plusieurs époques à travers la vision subjective de son héros, explorant l'histoire du XXe siècle par le biais du cœur et de la conscience d'un seul homme, en faisant de lui un personnage attachant mais souvent pathétique, un effet subtilement contrebalancé par l'intelligence et la clairvoyance de Mounstuart, un personnage qui mérite décidément son existence fictive...

Blandine Longre
(juin 2002)

du même auteur

Armadillo
, Feb 1999, Penguin (Armadillo)
The Blue Afternoon, Aug 1994, Penguin (l'Après-midi bleu)
Brazzaville Beach, Oct 1991, Penguin (Brazzaville plage)
The Destiny of Nathalie X. And Other Stories, Apr 1996, Penguin (le Destin de Nathalie)
A Good Man in Africa, Mar 1982, Penguin (Un Anglais sous les tropiques)
An Ice-cream War, Oct 1983, Penguin
The New Confessions, Oct 1988, Penguin (Les Nouvelles confessions)
On the Yankee Station, May 1988, Penguin (La chasse au lézard)
School Ties, Good and Bad at Games; Dutch Girls, Oct 1985, Penguin
Stars and Bars, Oct 1985, Penguin
(Comme Neige au Soleil)

L'Editeur
http://www.penguin.co.uk/

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Le Seuil
http://www.seuil.com