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Sois
poli avec tes clients
Avant Fromage,
son roman à succès de 1933, l’écrivain
flamand Willem Elsschot avait déjà créé
son personnage fétiche, Frans Laarmans. Si, dans L’Embrouille,
il ne lui accorde pas le rôle principal, il le campe en associé
d’un certain Boorman, énergumène hors norme
qui est persuadé d’avoir échafaudé l’arnaque
du siècle.
Le système
de Boorman est relativement simple. Se présentant comme le
directeur du «Musée des Produits autochtones et Exotiques»,
notre homme propose à de gros négociants ou des patrons
de moyenne entreprise de leur ouvrir les colonnes de sa prestigieuse
Revue Mondiale pour les Finances, l’Industrie, le Commerce,
les Arts et les Sciences afin de leur garantir une publicité
à diffusion planétaire. Dès l’affaire
conclue, il empoche les bénéfices du tirage et le
preneur hérite d’un monstrueux stocks d’exemplaires
sur papier-glacé, qui restent la plupart du temps lettre
morte s’il n’en assure à ses frais l’écoulement.
Inutile de signaler que cette publication n’est qu’une
vaste fumisterie, puisque c’est à chaque fois le même
article qui y est décliné, deux ou trois termes changeant
selon qu’y sont vantés les mérites du béton
armé, l’efficacité d’une compagnie de
pompes funèbres ou le savoir-faire d’un fabricant de
pianos.
L’affaire
roule, jusqu’au jour où Boorman et son secrétaire
(qu’il a rebaptisé De Mattos pour lui prêter
de vagues allures lusitaniennes) débarquent chez les Lauwereyssen,
un duo frère-sœur qui gère une modeste fabrique
de monte-charge. La mystification y atteint des proportions qui
dépassent toute attente, dans la mesure où nos larrons
parviennent à faire signer aux naïfs une commande de
100 000 numéros ! Les ennuis commencent, pour donner lieu
aux scènes de procès et de vente aux enchères
sans doute les plus burlesques de la littérature du XXe.
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Œuvre
caustique où est intelligemment démontrée
la réversibilité infinie de la rhétorique
mercantile, L’embrouille constitue
également une touchante réflexion sur le remords
et le rachat de la faute. Le lecteur savourera l’indéfectible
ironie qui y est déployée et s’esclaffera
souvent. Arrivé à la dernière page, il
en redemandera et prendra son mal en patience en méditant
cet adage typiquement boormanien : « Sois poli avec
tes clients, car ce sont tes ennemis».
Frédéric
Saenen
(mai 2006)
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Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.castorastral.com/
http://www.francisdannemark.be/
du
même auteur
Le
feu follet (Castor Astral, 2005)
Fromage
(Le castor Astral, 2003)
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