L’embrouille
Traduit du flamand par Marnix Vincent
Escales des Lettres, Le Castor Astral, 2006

 

 

Sois poli avec tes clients

Avant Fromage, son roman à succès de 1933, l’écrivain flamand Willem Elsschot avait déjà créé son personnage fétiche, Frans Laarmans. Si, dans L’Embrouille, il ne lui accorde pas le rôle principal, il le campe en associé d’un certain Boorman, énergumène hors norme qui est persuadé d’avoir échafaudé l’arnaque du siècle.

Le système de Boorman est relativement simple. Se présentant comme le directeur du «Musée des Produits autochtones et Exotiques», notre homme propose à de gros négociants ou des patrons de moyenne entreprise de leur ouvrir les colonnes de sa prestigieuse Revue Mondiale pour les Finances, l’Industrie, le Commerce, les Arts et les Sciences afin de leur garantir une publicité à diffusion planétaire. Dès l’affaire conclue, il empoche les bénéfices du tirage et le preneur hérite d’un monstrueux stocks d’exemplaires sur papier-glacé, qui restent la plupart du temps lettre morte s’il n’en assure à ses frais l’écoulement. Inutile de signaler que cette publication n’est qu’une vaste fumisterie, puisque c’est à chaque fois le même article qui y est décliné, deux ou trois termes changeant selon qu’y sont vantés les mérites du béton armé, l’efficacité d’une compagnie de pompes funèbres ou le savoir-faire d’un fabricant de pianos.

L’affaire roule, jusqu’au jour où Boorman et son secrétaire (qu’il a rebaptisé De Mattos pour lui prêter de vagues allures lusitaniennes) débarquent chez les Lauwereyssen, un duo frère-sœur qui gère une modeste fabrique de monte-charge. La mystification y atteint des proportions qui dépassent toute attente, dans la mesure où nos larrons parviennent à faire signer aux naïfs une commande de 100 000 numéros ! Les ennuis commencent, pour donner lieu aux scènes de procès et de vente aux enchères sans doute les plus burlesques de la littérature du XXe.

Œuvre caustique où est intelligemment démontrée la réversibilité infinie de la rhétorique mercantile, L’embrouille constitue également une touchante réflexion sur le remords et le rachat de la faute. Le lecteur savourera l’indéfectible ironie qui y est déployée et s’esclaffera souvent. Arrivé à la dernière page, il en redemandera et prendra son mal en patience en méditant cet adage typiquement boormanien : « Sois poli avec tes clients, car ce sont tes ennemis».

Frédéric Saenen
(mai 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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du même auteur

Le feu follet (Castor Astral, 2005)

Fromage (Le castor Astral, 2003)