Le feu follet

Traduit du néerlandais par Marnix Vincent.
Escales du Nord, Le Castor Astral, 2005.



L’endroit de L’Anvers


Sous couvert d’aider trois marins afghans à retrouver une fille qui lui est inconnue, motivé par l’appât de la chair, Frans Laarmans, dont nous partageons les pensées, se présente comme un personnage bas, sans courage ni volonté, d’autant plus fautif qu’il consent à sa faiblesse : «Il y a belle lurette que je le sais, mais sans doute suis-je trop vieux pour m’adapter encore à ce style nouveau, réaliste, car j’accepte le bout de carton avec la docilité du premier abruti venu.» Décortiqueur des intentions humaines, Willem Elsschot porte sur son personnage principal un regard acerbe. Fausse victime, Frans Laarmans trouve aussi de faux motifs vertueux pour partir à la recherche de cette Maria : il faut aider ces malheureux marins, et puis cette fille a un bien joli nom. « Je dois admettre que je me suis débarrassé à bon compte de ces garçons et mes grands gestes, encore si proches, me paraissent déjà ridicules, surtout ce zig-zag, car il est très improbable qu’ils aient saisi mon intention. […] Et Maria est pour moi le plus beau de tous les noms féminins. Enfin, ce n’est pas de moi qu’il s’agit mais du sort de ces pauvres diables errants.»

Maniaco-dépressif, le pauvre Frans Laarmans passe d’espoirs insensés — «Maintenant Maria peut apparaître d’un moment à l’autre : à Lourdes aussi, dans la grotte, le miracle s’est produit.» — en désillusions exagérées : «Passé le coin, je m’arrête, écrasé de honte. Pour la énième fois, je me suis donc mêlé de ce qui ne me regarde pas au lieu de me détourner comme le font les êtres sensés » et semble se battre contre des moulins à vent — «Elle va voir de quel bois je me chauffe, cette petite garce, et je persévérerai jusqu’à ce qu’elle soit livrée, s’il le faut pieds et poings liés, à votre bon vouloir, jusqu’à ce que ce fichu et ce pot de gingembre soient vengés ».

C’est que Frans Laarmans est surtout un être insatisfait : il mène une vie grise dont il désire passivement s’échapper ; le temps pluvieux d’Anvers n’engage guère à l’initiative. Sa famille est à la fois un refuge et une prison, il s’y sent étranger et son silence y est pesant. L’homme ne se sent pas à sa place ici. On suppose qu’il en serait ainsi dans n’importe lieu, en n’importe quel temps. Il est une victime consciente du vide de son existence :
« je veux rentrer chez moi, même si rien ne m’y appelle. » Alors qu’il s’apprête à le faire, il croise la route des trois marins afghans à la recherche de Maria Van Dam, l’occasion rêvée de sortir de la monotonie et de laisser libre cours à son imagination : à quoi ressemble-t-elle ? Pourquoi est-il impossible de la trouver à l’adresse gribouillée sur un morceau de carton ?

Habile à se noyer dans une flaque d’eau, l’anti-héros patauge dans les rues sombres et détrempées d’Anvers à la recherche d’un improbable graal, faisant de cette quête une affaire personnelle qui s’avère prendre des proportions ubuesques ; « Vaincre ou périr », ainsi commente-t-il son aventure qui satisfait son besoin d’héroïsme extraordinaire : «Soyez remerciés, mes amis. Vous m’avez épargné une grande désillusion et je sais maintenant que vous êtes prêts à me suivre même si je descends aux enfers. Allons-y. Maintenant qu’ils s’appuient sur moi comme sur leur Dieu, il m’est impossible de faire marche arrière et je donne le signal du départ. Deux devant, deux derrière, le coeur plein d’espoir, sous un ciel étoilé sans crachin. C’est ainsi que trois rois marchaient, il y a très longtemps.»

Willem Elsschot est tout à la fois comme révulsé et attiré par la condition humaine faite de bassesse et de richesse, de pluie comme de chaleur. C’est sans doute ce rapport ambigu à l’être humain qui contribue à faire de ce roman un concentré d’humanisme, au sens où il explore la complexité des rapports humains, le mensonge étant souvent essentiellement lié à la fraternité, comme en témoigne Frans Laarmans. On pourrait ainsi se risquer à qualifier ce court roman de réaliste, d’un réalisme à la Balzac qui nous plonge dans un microcosme péninsulaire fourmillant de sensations et de caractères bien trempés que Frans Laarmans et ses trois compagnons d’infortune rencontrent au cours de leur pérégrination nocturne dans l’Anvers des années 1930. On sent l’humidité poisseuse, la fumée de tabac, la chaleur des antres de ces rues. Les personnages qui habitent cet univers quasi-utérin sont imprégnés de ces odeurs et l’on croit même percevoir le souffle du tenancier du café, Kortenaar, « dont […] l’haleine […] empeste l’ail. » Le réalisme dont nous parlons réside aussi dans la description humaniste des personnages. Le lecteur accompagnant les aventures de Frans Laarmans et de ses trois acolytes fait connaissance tour à tour avec une Fathma orientale imaginaire, une vendeuse de cage à oiseaux et son fils ou encore un agent de police bonhomme – « un homme qui savoure l’agréable chaleur de son poêle, un homme bénéficiant d’une bonne digestion et qui ne ferait pas de mal à une mouche ». Ces caractères bien trempés habitent des antres-refuges où, à l’occasion, Frans Laarmans oublie la pluie à coup de genièvre. Humaniste, Le feu follet l’est enfin par la confrontation des points de vue du héros et des trois marins afghans. Il donne lieu à des sortes de conversations persanes où, à la manière des Lettres Persanes de Montesquieu, on parle mœurs, amour, politique - « Je déclare qu’ici nous avons un roi, exactement comme en Angleterre. " Oh, me console Ali, il y a des problèmes partout." » - et religion - « je lui communique qu’ici nous sommes chrétiens, mais il ne semble pas non plus comprendre cette appellation. Au verso du Bouddha je dessine donc notre Christ sur sa croix, avec tous les attributs d’usage, la couronne, la bouche amère et les côtes saillantes. […] "Pauvre homme", dit Ali. » Un constat qui pourrait tout aussi bien s’adresser à Frans, l’anti-héros de ce roman.

Louise Charbonnier
(juin 2005)

du même auteur : Fromage (Le castor Astral, 2003)