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L’endroit
de L’Anvers
Sous couvert d’aider trois marins afghans à retrouver
une fille qui lui est inconnue, motivé par l’appât
de la chair, Frans Laarmans, dont nous partageons les pensées,
se présente comme un personnage bas, sans courage ni volonté,
d’autant plus fautif qu’il consent à sa faiblesse
: «Il y a belle lurette que je le sais, mais sans doute
suis-je trop vieux pour m’adapter encore à ce style
nouveau, réaliste, car j’accepte le bout de carton
avec la docilité du premier abruti venu.» Décortiqueur
des intentions humaines, Willem Elsschot porte sur son personnage
principal un regard acerbe. Fausse victime, Frans Laarmans trouve
aussi de faux motifs vertueux pour partir à la recherche
de cette Maria : il faut aider ces malheureux marins, et puis cette
fille a un bien joli nom. « Je dois admettre que je me
suis débarrassé à bon compte de ces garçons
et mes grands gestes, encore si proches, me paraissent déjà
ridicules, surtout ce zig-zag, car il est très improbable
qu’ils aient saisi mon intention. […] Et Maria est pour
moi le plus beau de tous les noms féminins. Enfin, ce n’est
pas de moi qu’il s’agit mais du sort de ces pauvres
diables errants.»
Maniaco-dépressif,
le pauvre Frans Laarmans passe d’espoirs insensés —
«Maintenant Maria peut apparaître d’un moment
à l’autre : à Lourdes aussi, dans la grotte,
le miracle s’est produit.» — en désillusions
exagérées : «Passé le coin, je m’arrête,
écrasé de honte. Pour la énième fois,
je me suis donc mêlé de ce qui ne me regarde pas au
lieu de me détourner comme le font les êtres sensés
» et semble se battre contre des moulins à vent
— «Elle va voir de quel bois je me chauffe, cette
petite garce, et je persévérerai jusqu’à
ce qu’elle soit livrée, s’il le faut pieds et
poings liés, à votre bon vouloir, jusqu’à
ce que ce fichu et ce pot de gingembre soient vengés ».
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C’est
que Frans Laarmans est surtout un être insatisfait :
il mène une vie grise dont il désire passivement
s’échapper ; le temps pluvieux d’Anvers
n’engage guère à l’initiative. Sa
famille est à la fois un refuge et une prison, il s’y
sent étranger et son silence y est pesant. L’homme
ne se sent pas à sa place ici. On suppose qu’il
en serait ainsi dans n’importe lieu, en n’importe
quel temps. Il est une victime consciente du vide de son existence
:
«
je veux rentrer chez moi, même si rien ne m’y
appelle. » Alors qu’il s’apprête
à le faire, il croise la route des trois marins afghans
à la recherche de Maria Van Dam, l’occasion rêvée
de sortir de la monotonie et de laisser libre cours à
son imagination : à quoi ressemble-t-elle ? Pourquoi
est-il impossible de la trouver à l’adresse gribouillée
sur un morceau de carton ?
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Habile à
se noyer dans une flaque d’eau, l’anti-héros
patauge dans les rues sombres et détrempées d’Anvers
à la recherche d’un improbable graal, faisant de cette
quête une affaire personnelle qui s’avère prendre
des proportions ubuesques ; « Vaincre ou périr
», ainsi commente-t-il son aventure qui satisfait son
besoin d’héroïsme extraordinaire : «Soyez
remerciés, mes amis. Vous m’avez épargné
une grande désillusion et je sais maintenant que vous êtes
prêts à me suivre même si je descends aux enfers.
Allons-y. Maintenant qu’ils s’appuient sur moi comme
sur leur Dieu, il m’est impossible de faire marche arrière
et je donne le signal du départ. Deux devant, deux derrière,
le coeur plein d’espoir, sous un ciel étoilé
sans crachin. C’est ainsi que trois rois marchaient, il y
a très longtemps.»
Willem Elsschot
est tout à la fois comme révulsé et attiré
par la condition humaine faite de bassesse et de richesse, de pluie
comme de chaleur. C’est sans doute ce rapport ambigu à
l’être humain qui contribue à faire de ce roman
un concentré d’humanisme, au sens où il explore
la complexité des rapports humains, le mensonge étant
souvent essentiellement lié à la fraternité,
comme en témoigne Frans Laarmans. On pourrait ainsi se risquer
à qualifier ce court roman de réaliste, d’un
réalisme à la Balzac qui nous plonge dans un microcosme
péninsulaire fourmillant de sensations et de caractères
bien trempés que Frans Laarmans et ses trois compagnons d’infortune
rencontrent au cours de leur pérégrination nocturne
dans l’Anvers des années 1930. On sent l’humidité
poisseuse, la fumée de tabac, la chaleur des antres de ces
rues. Les personnages qui habitent cet univers quasi-utérin
sont imprégnés de ces odeurs et l’on croit même
percevoir le souffle du tenancier du café, Kortenaar, «
dont […] l’haleine […] empeste l’ail. »
Le réalisme dont nous parlons réside aussi dans la
description humaniste des personnages. Le lecteur accompagnant les
aventures de Frans Laarmans et de ses trois acolytes fait connaissance
tour à tour avec une Fathma orientale imaginaire, une vendeuse
de cage à oiseaux et son fils ou encore un agent de police
bonhomme – « un homme qui savoure l’agréable
chaleur de son poêle, un homme bénéficiant d’une
bonne digestion et qui ne ferait pas de mal à une mouche
». Ces caractères bien trempés habitent des
antres-refuges où, à l’occasion, Frans Laarmans
oublie la pluie à coup de genièvre. Humaniste, Le
feu follet l’est enfin par la confrontation
des points de vue du héros et des trois marins afghans. Il
donne lieu à des sortes de conversations persanes où,
à la manière des Lettres Persanes de Montesquieu,
on parle mœurs, amour, politique - « Je déclare
qu’ici nous avons un roi, exactement comme en Angleterre.
" Oh, me console Ali, il y a des problèmes partout."
» - et religion - « je lui communique qu’ici
nous sommes chrétiens, mais il ne semble pas non plus comprendre
cette appellation. Au verso du Bouddha je dessine donc notre Christ
sur sa croix, avec tous les attributs d’usage, la couronne,
la bouche amère et les côtes saillantes. […]
"Pauvre homme", dit Ali. » Un constat qui pourrait
tout aussi bien s’adresser à Frans, l’anti-héros
de ce roman.
Louise
Charbonnier
(juin 2005)

du
même auteur : Fromage
(Le castor Astral, 2003)
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