Fromage
(titre original : Kaas)
Traduit du néerlandais par Xavier Hanotte
Le Castor Astral, 2003


Un chef-d’œuvre d’humour froid

Willem Elsschott (1882 – 1860) est longtemps resté Alfons de Ridder, brillant directeur d’une agence de publicité, qui rédigeait des romans à ses heures perdues et ce n’est qu’avec Fromage (1932) – achevé en 2 semaines – que l’écrivain a atteint une certaine notoriété, spécialement aux Etats-Unis.
Le livre s’ouvre comme une lettre à un correspondant inconnu : Frans Laarmans, la cinquantaine, vient de perdre sa mère mais l’enterrement lui donne l’occasion de rencontrer un des patients de son frère médecin, Monsieur Van Schoonbake. Ce dernier, qui fait partie d’un milieu plutôt aisé, anime à son domicile un cercle d’hommes d’affaires qui viennent parler des derniers potins mondains ou des restaurants où il est de bon ton d’aller manger. Laarmans, invité à ces réunions, ne se sent pas à l’aise en tant que simple employé de bureau qui n’a pas grand chose à dire que les autres participants jugeront intéressant ou amusant : « En douce, il regardèrent mon costume qui, par chance, était presque neuf et, bien que de coupe modeste, pouvait passer l'examen. Après quoi ils m’ignorèrent ». Un jour, Van Schoonbake lui propose de le recommander auprès d’une grande entreprise des Pays-Bas qui vend du fromage, commerce qui ne peut être que lucratif : « Le fromage, dit mon ami, ça marche toujours. Il faut bien que les gens mangent. ». Bien que réticent vis à vis du produit – le fromage lui répugne – Laarmans est rapidement nommé « représentant général pour la Belgique et le Grand Duché du Luxembourg » et ce sont 20 tonnes d’édam double crème qui lui sont expédiées. Dans le cercle de Van Schoonbake, le nouveau « grossiste en denrées alimentaires » – comme il se rebaptise lui-même – obtient enfin l’attention des autres membres. Sur les conseils de sa femme, Laarmans obtient de son frère un certificat médical qui lui permet, pour trois mois, de se mettre en retrait de son travail actuel pour se consacrer à la vente des 10 000 boules de fromage. « Pour un homme d’affaires, installer son bureau c’est comme, pour une future mère, préparer le berceau de l’enfant à naître », Laarmans prend donc tout son temps pour s’organiser et c’est plusieurs semaines qu’il passe à l’achat d’un bureau, à trouver le nom de sa société ou à commander son papier à lettres : tout est bon pour reculer le moment où il devra commencer les démarches pour vendre son fromage…

Dès le début du livre, au moment où la mère agonise, Elschott nous présente Laarmans comme quelqu’un d’hésitant, mal à l’aise en société, voire angoissé : « Pleurer eût été le mieux, mais par où commencer ? Soudain, sans crier gare, lâcher un sanglot ? Ou saisir mon mouchoir et me tamponner les yeux, humides ou non ? » Plus tard, on n’est pas surpris de voir son frère lui délivrer un certificat médical « pour les nerfs » pas plus qu’on ne l’est de savoir que la vente de l’édam se révèle un véritable fiasco. Petit chef-d’œuvre d’humour froid, satire du monde des affaires, Fromage est également une bonne évocation du monde des années 30. Willem Elsschott est nécessairement un auteur à (re)découvrir.

Anne Weber
(mars 2003)

du même auteur : Le feu follet (Castor Astral, 2005)

http://www.librairie-compagnie.fr/pays_bas/auteurs/e/elsschot.htm

http://www.geocities.com/mihxil/elsschot/eng.html

http://www.nlpvf.nl/20thcent/elsschot.htm