«
J’ai peur d’eux depuis trente ans »
Après
avoir eu pour la première fois l’idée de narrer
la saga des Snopes en 1928 – soit à ses débuts
en littérature – Faulkner s’attellera plus sérieusement
à ce projet en 1938 et y travaillera plus de vingt ans. Il
aboutira ainsi au cycle composé des romans Le
Hameau, La Ville et Le Domaine,
repris aujourd’hui, en français et en un seul volume,
dans la collection Quarto.
Le lecteur sorti
abasourdi de Si je t’oublie Jérusalem
ou de Absalon ! Absalon ! ne retrouvera
sans doute pas, avec autant de puissance, le grand souffle faulknérien.
À cet égard, La Ville est
certainement le volume le plus décevant de l’ensemble.
La narration y est plus conventionnelle, ou du moins reprend-elle,
en le diluant, un canevas déjà utilisé dans
Tandis que j’agonise, et qui consistait
à alterner la focalisation du récit en passant d’un
personnage à l’autre. Il
n’empêche que cette trilogie marque une véritable
synthèse de l’art de Faulkner, qui envisage pour la
première et la dernière fois sa création d’un
regard aussi totalisant, aussi démiurgique. Les
Snopes représentent en effet le grossissement
à l’échelle universelle du microcosme que constitue
le comté imaginaire de Yoknapatowpha.
 |
Le
ressort de l’intrigue générale repose
sur la prise de pouvoir progressive, pour ainsi dire endémique,
d’un clan d’individus ne reculant devant aucune
ambition pour parvenir à la tête d’un bled
du Sud dont ils désirent faire leur fief. Leur tactique
de conquête et d’ascension est implacable : «
Parce que, en six mois de temps, Snopes ne s’était
pas contenté d’évincer son associé
du restaurant, il en était parti ; remplacé
derrière le comptoir graisseux et aussi dans la tente
par un autre Snopes qui, venu de Frenchman’s Bend pour
s’agglutiner aux autres Snopes, avait comblé
le vide laissé par l’ascension du premier Snopes
par ce même processus d’osmose par lequel, selon
Ratliff, ils s’étaient répandus à
Frenchman’s Bend en une chaîne ininterrompue,
chacun des Snopes de Frenchman’s Bend s’élevant
d’un échelon, libérant celui du bas pour
que le Snopes suivant, surgi on ne sait d’où,
l’occupe. » |
Les pages les
plus fortes appartiennent sans doute au Hameau,
qui pourrait se lire, au contraire des deux volets suivants, comme
une mosaïque de nouvelles. Il s’agit, d’une part,
du passage halluciné où l’idiot de village Ike
Snopes courtise le bovidé qui lui inspire un amour fou et,
d’autre part, de la description d’Eula Snopes, jeune
fille indolente si pleinement formée pour ses huit ans qu’elle
incendiera le cœur, l’esprit et les glandes de son jeune
instituteur. Amours violentes, païennes, inaccessibles, débouchant
sur autant d’impasses, et que seul le style sublimera.
La présente
édition se voit rehaussée de très belles illustrations,
d’un choix de lettres dans lesquelles se reflète l’état
d’esprit de Faulkner tout au long de sa difficultueuse gésine,
ainsi que d’un très opportun et exhaustif dictionnaire
des personnages. De quoi permettre enfin au public francophone d’aller
à la rencontre de ces petites gens carnassières et
complexes, dont Faulkner disait : « Je les hais, je me
moque d’eux, j’ai peur d’eux depuis trente ans.
»
Frédéric
Saenen
(janvier 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

lire
aussi
Œuvres
romanesques IV
Préface François Pitavy, édition établie
par Alain Geoffroy, François Pitavy et Jacques Pothier
Gallimard, NRF, La Pléiade n°535, 1420 pp.
http://www.gallimard.fr/
http://www.mcsr.olemiss.edu/~egjbp/faulkner/faulkner.html
|