Les Snopes (Le Hameau – La Ville – Le Domaine)
William Faulkner

Éditions Gallimard, Collection Quarto, Édition établie par Cécile Meissonnier, 2007

 

 

 

« J’ai peur d’eux depuis trente ans »

Après avoir eu pour la première fois l’idée de narrer la saga des Snopes en 1928 – soit à ses débuts en littérature – Faulkner s’attellera plus sérieusement à ce projet en 1938 et y travaillera plus de vingt ans. Il aboutira ainsi au cycle composé des romans Le Hameau, La Ville et Le Domaine, repris aujourd’hui, en français et en un seul volume, dans la collection Quarto.

Le lecteur sorti abasourdi de Si je t’oublie Jérusalem ou de Absalon ! Absalon ! ne retrouvera sans doute pas, avec autant de puissance, le grand souffle faulknérien. À cet égard, La Ville est certainement le volume le plus décevant de l’ensemble. La narration y est plus conventionnelle, ou du moins reprend-elle, en le diluant, un canevas déjà utilisé dans Tandis que j’agonise, et qui consistait à alterner la focalisation du récit en passant d’un personnage à l’autre. Il n’empêche que cette trilogie marque une véritable synthèse de l’art de Faulkner, qui envisage pour la première et la dernière fois sa création d’un regard aussi totalisant, aussi démiurgique. Les Snopes représentent en effet le grossissement à l’échelle universelle du microcosme que constitue le comté imaginaire de Yoknapatowpha.

Le ressort de l’intrigue générale repose sur la prise de pouvoir progressive, pour ainsi dire endémique, d’un clan d’individus ne reculant devant aucune ambition pour parvenir à la tête d’un bled du Sud dont ils désirent faire leur fief. Leur tactique de conquête et d’ascension est implacable : « Parce que, en six mois de temps, Snopes ne s’était pas contenté d’évincer son associé du restaurant, il en était parti ; remplacé derrière le comptoir graisseux et aussi dans la tente par un autre Snopes qui, venu de Frenchman’s Bend pour s’agglutiner aux autres Snopes, avait comblé le vide laissé par l’ascension du premier Snopes par ce même processus d’osmose par lequel, selon Ratliff, ils s’étaient répandus à Frenchman’s Bend en une chaîne ininterrompue, chacun des Snopes de Frenchman’s Bend s’élevant d’un échelon, libérant celui du bas pour que le Snopes suivant, surgi on ne sait d’où, l’occupe. »

Les pages les plus fortes appartiennent sans doute au Hameau, qui pourrait se lire, au contraire des deux volets suivants, comme une mosaïque de nouvelles. Il s’agit, d’une part, du passage halluciné où l’idiot de village Ike Snopes courtise le bovidé qui lui inspire un amour fou et, d’autre part, de la description d’Eula Snopes, jeune fille indolente si pleinement formée pour ses huit ans qu’elle incendiera le cœur, l’esprit et les glandes de son jeune instituteur. Amours violentes, païennes, inaccessibles, débouchant sur autant d’impasses, et que seul le style sublimera.

La présente édition se voit rehaussée de très belles illustrations, d’un choix de lettres dans lesquelles se reflète l’état d’esprit de Faulkner tout au long de sa difficultueuse gésine, ainsi que d’un très opportun et exhaustif dictionnaire des personnages. De quoi permettre enfin au public francophone d’aller à la rencontre de ces petites gens carnassières et complexes, dont Faulkner disait : « Je les hais, je me moque d’eux, j’ai peur d’eux depuis trente ans. »

Frédéric Saenen
(janvier 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

lire aussi
Œuvres romanesques IV
Préface François Pitavy, édition établie par Alain Geoffroy, François Pitavy et Jacques Pothier
Gallimard, NRF, La Pléiade n°535, 1420 pp.

http://www.gallimard.fr/

http://www.mcsr.olemiss.edu/~egjbp/faulkner/faulkner.html