Faulkner
l’apocryphe
Le très
attendu quatrième volume à la Pléiade consacré
au démiurge des lettres américaines, William Faulkner,
est enfin disponible. Fruit d’un travail considérable,
l’ouvrage est d’une qualité rare : les révisions
apportées aux traductions ultérieures (on pense notamment
à celles de Coindreau) se voient systématiquement
justifiées ; la richesse de l’appareil critique fait
de cette édition un modèle du genre ; et la prose
qui se déploie ici se laisse remonter comme un Mississipi
tantôt colérique et imprévisible, tantôt
majestueux et pacifié.
Rassemblant
des romans périphériques à la réception
du Prix Nobel qui lui fut décerné en 1950, l’ensemble
apparaîtra de prime abord assez composite, du fait de la diversité
des genres littéraires qui y sont représentés
: récit de facture traditionnelle et de dimension modeste
avec L’Intrus dans la poussière ; recueil
de nouvelles policières avec Le Gambit du cavalier
; chronique historique – quand ce n’est paléologique
– mêlée de dialogues théâtraux dans
Requiem pour une nonne ; enfin, avec Parabole,
fresque transposant les Saintes Écritures à travers
un pseudo épisode de la Première Guerre mondiale.
Cette part de
la production faulknérienne se situe chronologiquement au
débouché de ses années les plus noires, au
niveau financier s’entend. Écrivain déjà
mondialement reconnu, notamment en France par Sartre et Malraux,
on sait que l’auteur du Bruit et de la fureur dut
pourtant, afin d’assumer l’entretien de sa famille (parents
proches et domesticité incluse), compromettre son talent
avec Hollywood, en tant que scénariste. Cette besogne alimentaire
ne fut pas pour rien dans la crise morale qui l’affecta alors,
ni dans l’aggravation de son vertigineux éthylisme.
François Pitavy, dans sa préface, remarque cependant
à juste titre à quel point Faulkner est redevable
de l’influence de certaines techniques proprement cinématographiques
: s’il est un auteur moderniste dont la phrase épouse
le mouvement d’une caméra ou qui ponctue son texte
de subtiles coupures et reprises, c’est bien celui qui conclut
Parabole d’un magistral effet de fondu enchaîné.
Des quatre titres
repris ici, seul le dernier ne se déroule pas dans le «
Jefferson apocryphe » auquel nous ont habitués Lumière
d’août ou Sartoris ; cet univers à
dimension de timbre poste dont les contours furent définitivement
établis et annexés par Faulkner en 1936 avec Absalon,
Absalon !, à la fin duquel le plan exact du hameau était
reproduit.
L’intrus
dans la poussière (1948) pose, avec des accents dostoïevskiens,
la question raciale aux États-Unis, à l’époque
de plus en plus brûlante. L’opinion de Faulkner sur
le sujet a suscité de très nombreux débats,
notamment à la suite de quelque propos fracassant relayé
par le Sunday Times, à une époque où
l’écrivain brisait volontiers le devoir de réserve
qu’il avait observé jusque là vis-à-vis
des médias. Il faut dire que, couvert de distinctions et
auréolé de gloire, Faulkner devint une sorte d’émissaire
des États-Unis aux quatre coins du monde, un ambassadeur
culturel dont la « voix autorisée » était
écoutée tout autant que guettée. Le petit sudiste
accédait à une audience universelle qu’il n’était
peut-être pas toujours capable d’assumer…
Pas évident
dès lors de comprendre, hors contexte, les positions de ce
libéral modéré qui, sans jamais se désolidariser
de son héritage, soutenait l’égalité
des droits civiques, prônait une progressive intégration
à la société américaine et n’hésitait
pas à prendre la défense d’un jeune Noir injustement
accusé de viol. Pitavy montre bien que, malgré certaines
ambiguïtés, le discours faulknérien s’inscrit
dans une démarche profonde de « réaméricanisation
». À cet égard, les pages de Requiem pour
une nonne, consacrées à la construction primitive
de la prison de Jefferson ou encore à la paléogéographie
des lieux, sont symptomatiques d’une telle quête vers
le passé le plus ombilical du Nouveau continent.
Invoquant plus
volontiers que jamais les Mythes et les Pères fondateurs
de la nation, Faulkner amplifie son obsession du retour aux origines
afin d’expliquer, non plus seulement le destin tragique pesant
sur un seul de ses personnages, mais la dimension historique et
métaphysique qu’est appelée à atteindre
tout un Peuple. Loin de se réduire donc à un conservatisme
étriqué ou à quelques réflexes réactionnaires,
l’attitude de Faulkner tente plutôt de renouer avec
les idéaux de liberté économique, sociale et
politique de la république jeffersonienne, avec un Paradis
qu’il sait irrémédiablement Perdu mais qu’il
s’attache désespérément à faire
revivre à travers sa littérature. La tâche est
énorme pour les épaules de ce petit homme sec, au
regard perçant ; il s’agit de « tout faire
tenir sur une tête d’épingle ». Et
il y parviendra…
Frédéric
Saenen
(novembre 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.cercle-pleiade.com/
http://www.mcsr.olemiss.edu/~egjbp/faulkner/faulkner.html
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