Œuvres romanesques IV
William Faulkner

Préface François Pitavy, édition établie par Alain Geoffroy, François Pitavy et Jacques Pothier
Gallimard, NRF, La Pléiade n°535, 1420 pp.
prix de lancement : 69 € (jusqu’au 31 décembre 2007), puis 77 €

 

 

Faulkner l’apocryphe

Le très attendu quatrième volume à la Pléiade consacré au démiurge des lettres américaines, William Faulkner, est enfin disponible. Fruit d’un travail considérable, l’ouvrage est d’une qualité rare : les révisions apportées aux traductions ultérieures (on pense notamment à celles de Coindreau) se voient systématiquement justifiées ; la richesse de l’appareil critique fait de cette édition un modèle du genre ; et la prose qui se déploie ici se laisse remonter comme un Mississipi tantôt colérique et imprévisible, tantôt majestueux et pacifié.

Rassemblant des romans périphériques à la réception du Prix Nobel qui lui fut décerné en 1950, l’ensemble apparaîtra de prime abord assez composite, du fait de la diversité des genres littéraires qui y sont représentés : récit de facture traditionnelle et de dimension modeste avec L’Intrus dans la poussière ; recueil de nouvelles policières avec Le Gambit du cavalier ; chronique historique – quand ce n’est paléologique – mêlée de dialogues théâtraux dans Requiem pour une nonne ; enfin, avec Parabole, fresque transposant les Saintes Écritures à travers un pseudo épisode de la Première Guerre mondiale.

Cette part de la production faulknérienne se situe chronologiquement au débouché de ses années les plus noires, au niveau financier s’entend. Écrivain déjà mondialement reconnu, notamment en France par Sartre et Malraux, on sait que l’auteur du Bruit et de la fureur dut pourtant, afin d’assumer l’entretien de sa famille (parents proches et domesticité incluse), compromettre son talent avec Hollywood, en tant que scénariste. Cette besogne alimentaire ne fut pas pour rien dans la crise morale qui l’affecta alors, ni dans l’aggravation de son vertigineux éthylisme. François Pitavy, dans sa préface, remarque cependant à juste titre à quel point Faulkner est redevable de l’influence de certaines techniques proprement cinématographiques : s’il est un auteur moderniste dont la phrase épouse le mouvement d’une caméra ou qui ponctue son texte de subtiles coupures et reprises, c’est bien celui qui conclut Parabole d’un magistral effet de fondu enchaîné.

Des quatre titres repris ici, seul le dernier ne se déroule pas dans le « Jefferson apocryphe » auquel nous ont habitués Lumière d’août ou Sartoris ; cet univers à dimension de timbre poste dont les contours furent définitivement établis et annexés par Faulkner en 1936 avec Absalon, Absalon !, à la fin duquel le plan exact du hameau était reproduit.

L’intrus dans la poussière (1948) pose, avec des accents dostoïevskiens, la question raciale aux États-Unis, à l’époque de plus en plus brûlante. L’opinion de Faulkner sur le sujet a suscité de très nombreux débats, notamment à la suite de quelque propos fracassant relayé par le Sunday Times, à une époque où l’écrivain brisait volontiers le devoir de réserve qu’il avait observé jusque là vis-à-vis des médias. Il faut dire que, couvert de distinctions et auréolé de gloire, Faulkner devint une sorte d’émissaire des États-Unis aux quatre coins du monde, un ambassadeur culturel dont la « voix autorisée » était écoutée tout autant que guettée. Le petit sudiste accédait à une audience universelle qu’il n’était peut-être pas toujours capable d’assumer…

Pas évident dès lors de comprendre, hors contexte, les positions de ce libéral modéré qui, sans jamais se désolidariser de son héritage, soutenait l’égalité des droits civiques, prônait une progressive intégration à la société américaine et n’hésitait pas à prendre la défense d’un jeune Noir injustement accusé de viol. Pitavy montre bien que, malgré certaines ambiguïtés, le discours faulknérien s’inscrit dans une démarche profonde de « réaméricanisation ». À cet égard, les pages de Requiem pour une nonne, consacrées à la construction primitive de la prison de Jefferson ou encore à la paléogéographie des lieux, sont symptomatiques d’une telle quête vers le passé le plus ombilical du Nouveau continent.

Invoquant plus volontiers que jamais les Mythes et les Pères fondateurs de la nation, Faulkner amplifie son obsession du retour aux origines afin d’expliquer, non plus seulement le destin tragique pesant sur un seul de ses personnages, mais la dimension historique et métaphysique qu’est appelée à atteindre tout un Peuple. Loin de se réduire donc à un conservatisme étriqué ou à quelques réflexes réactionnaires, l’attitude de Faulkner tente plutôt de renouer avec les idéaux de liberté économique, sociale et politique de la république jeffersonienne, avec un Paradis qu’il sait irrémédiablement Perdu mais qu’il s’attache désespérément à faire revivre à travers sa littérature. La tâche est énorme pour les épaules de ce petit homme sec, au regard perçant ; il s’agit de « tout faire tenir sur une tête d’épingle ». Et il y parviendra…

Frédéric Saenen
(novembre 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

http://www.cercle-pleiade.com/

http://www.mcsr.olemiss.edu/~egjbp/faulkner/faulkner.html