Tout,
on apprend tout.
Le groupe mythique est dissous depuis près de vingt ans
et il aura fallu tout ce temps pour que paraisse enfin une étude
exhaustive sur le « Bulletin Météorologique
» (ce qui est arrivé de mieux dans le Jazz électrique),
grâce à Christophe Delbrouck (né à
Brest en 1966), musicien, compositeur, leader du Nasal Retentive
Orchestra, journaliste, auteur de nouvelles et de biographies
musicales sur Frank Zappa, Carlos Santana et les Who. Il est
vrai que raconter cette fabuleuse histoire ne pouvait se faire
en un tour de main ; l’auteur réalise là
un vrai tour de force : raconter l’épopée
(le mot n’est pas trop fort) du groupe à partir
de la rencontre des deux musiciens créateurs - initiateurs,
Wayne Shorter et Joe Zawinul.
Le livre fort bien documenté en études, analyses,
anecdotes révélatrices se décompose en
trois parties : 1932 -1971,1971 - 1978, 1979 – 1986, découpées
en chapitres, complétées par un épilogue
et des annexes (discographie, filmographie, notes).
Tout, on
apprend tout ; sur les deux musiciens principaux d’abord
avec leurs portraits croisés (leur première rencontre
chez Maynard Ferguson, leurs engagements respectifs chez Blakey
ou Dinah Washington et les frères Adderley, les appels
de Miles Davis à Wayne Shorter : «quand tu
sera prêt, fais-le moi savoir » ; les séances
de boxe du trompettiste avec Joe Zawinul pour tâter le
terrain), les rencontres de passage : « parfois, on
ne se voyait pas pendant un an ; parfois, nous nous rencontrions
dans un aéroport, une gare ; on se disait toujours :
peut-être un jour, peut-être… »
(JZ), leur intégration dans le groupe de Miles et l’importance
pour eux de In A Silent Way (composition de JZ), Bitches
Brew, les disques sous leur patronyme (WS, Supernova pour les
métissages ethniques, la progression des climats ou des
sensations ; JZ, Zawinul, pour les alliages sonores et le choix
des timbres). Ce qui s’est passé, rapporte Miroslav
Vitous, le premier contrebassiste du groupe : « c’est
que ces disques ainsi que Infinite Search (sous sa signature)
annonçaient une voie majeure, une autre direction parmi
les musiques nouvelles. »
 |
L’auteur
raconte ensuite la genèse de W R, le choix des musiciens,
les répétitions, les enregistrements, les
disques, les tournées, les joies, difficultés,
problèmes, discussions, départs, remplacements
de personnel, déboires, doutes et interrogations,
notamment au début des années 80… Tout
cela émaillé de citations (formidable travail
de collectage aux sources diverses, références
(révérences aussi notamment envers Laurent
Goddet qui fut l’un des premiers, avec moi, à
défendre le groupe en comité de rédaction
de Jazz-Hot), appréciations, considérations,
déclarations, affirmations, négations… |
Chaque composition
et chaque disque sont finement analysés, l’auteur
ne cachant pas ses préférences (« Sans
l’expérience et la froideur de Wayne et de Joe,
les cafouillages du début d’année (1975)
n’auraient jamais pu engendrer une musique telle que celle
qui figurera dans « Tale Spinnin’ » - l’un
des plus beaux disques du groupe fomenté en toute hâte
et avec des inconnus »), argumentant ses propres
opinions (« Ce que Miles pressent alors dans le jeu
de Wayne, personne ne le pressent encore, pas même le
principal intéressé ») ainsi que ceux
des autres chroniqueurs (notamment les caractères, attitudes
et comportements des musiciens…).
Dans cet
ouvrage conçu dans l’ordre chronologique, on suit
avec un intérêt constant les péripéties
et évolutions de ce groupe « électrogénial
», à forte composante onirique et poétique,
au son inimitable, ayant humé et respiré tous
les parfums de l’air du temps, colorié toutes les
cartes du bulletin… ce que l’auteur résume
parfaitement : « Weather Report est seul à
magnifier l’héritage d’un jazz pluriethnique
par une richesse et une inventivité plus autoritaire
d’année en année. »
Est-il nécessaire de vous recommander, non seulement
de lire ce beau gros livre définitif (roman d’aventures
personnelles et musicales), mais aussi d’écouter
et réécouter tous ces albums indispensables dont
les sillons n’ont pas pris une seule ride (si j’ose
dire)… et c’est pourtant bien vrai.
Jacques
Chesnel
(décembre 2007)
Jacques
Chesnel, membre démissionnaire de l'Académie
du Jazz, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le jazz dont
Le Jazz en quarantaine, 1940-1946 (Isoète) et
Les Grands Créateurs de Jazz avec G.Arnaud (Bordas)
; il a été consultant et auteur pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom.
Peintre, il prépare une rétrospective de 50 années
de peintures inspirées par le Jazz.
www.jazz-chesnel.com

p-s
– Christophe Delbrouck est par ailleurs l’auteur
de livres sur Frank Zappa (3 volumes : Zappa par Zappa,
Zappa et les Mères de l’Invention, Zappa et la
dînette de chrome), Carlos Santana (La danse
des solstices) et les Who au Castor Astral.
http://christophe.delbrouck.free.fr
www.atheles.org/lemotetlereste
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