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L'éducation
perdue ou les illusions sentimentales
Depuis qu'un
boutonneux ardennais s'est mis en tête de contrarier sa mère
en violentant les muses, les poètes ne reviennent pas de
leur adolescence. Après Pirotte et l'émouvante peinture
d'Une adolescence en Gueldre,
c'est William Cliff, auteur de plusieurs recueils chez Gallimard
et d'un roman à La Table Ronde, qui se libère de quelques
souvenirs cruciaux dans un récit au titre dostoïevskien
: L'Adolescent. Le programme ne s'embarrasse
pas de considérations sur l'écriture de soi : «
J'ai envie de raconter une certaine partie de ma vie. Il ne s'agirait
pas de mon enfance, qui s'est écoulée sans que j'aie
eu aucune prise sur elle, mais de plus tard quand je fus éloigné
du foyer familial et que j'ai grandi. » Le récit
commence alors avec les années d'internat et la révélation
d'une liberté écrasante. Du collège au service
militaire puis à l'université, partout, sous les mêmes
néons pâles, le réel agresse le jeune homme
au réveil de l'enfance, ce curieux rêve : « Pour
moi, un professeur était un animal terrible, qui vous sondait
jusqu'aux reins et détaillait impitoyablement toutes vos
faiblesses. » Grandit alors en lui une nonchalance, une
procrastination tout à fait innocente mais sévèrement
réprimée : recalé à répétition
à l'université, un goût vaguement masochiste
de l'échec le traîne dans des errances solitaires entrecoupées
de rencontres simples et lumineuses : « Nous avons tous
eu de ces moments et savouré cette douceur d'écouter
quelqu'un d'aimable et qui se raconte sans forfanterie et montre
ainsi les linéaments particuliers de son existence. Oh !
Quelle est bonne alors notre humaine présence terrestre.
»
Puis, tous repères balayés, la seule boussole du jeune
homme et la grande affaire du livre, c'est le désir amoureux.
Il s'ébauche, remonte pour ainsi dire à la conscience
dans le confinement du pensionnat, l'intimité contrainte
des corps des écoliers. Toute la poésie de Cliff depuis
Homo sum (1973, Gallimard) est portée
par le désir, cette pulsion vitale du fantasme, déterminant
aussi la plus grande solitude. Il est émouvant de voir ici
l'éclosion laborieuse de cette force qui porte et ronge le
narrateur, de rencontres impossibles en amours avortées avec
toujours des instants inoubliables d'humanité profonde, comme
après cette nuit passée chastement avec un inconnu
: « Mais au matin, je fus frappé de la reconnaissance
exprimée par cet homme. Il me dit avoir passé une
nuit magnifique dont il se souviendrait toujours. Puis il s'en alla
je ne sais où pour je ne sais quoi. »
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La
culpabilité du désir homosexuel exacerbe sa
solitude et pourtant l'ignorance du jeune homme abandonné
à sa « marginalité » semble empreinte
d'une forme de nostalgie. Comme si ce sentiment d'exclusion
avait pu correspondre, paradoxalement, à une intense
liberté perdue. C'est qu'il y a sans doute universellement,
dans la fréquentation de soi à l'adolescence,
la conscience brutale d'une singularité irremplaçable
et tragique, qu'aucun échec n'entame : «j'étais
intimement convaincu de mon génie (et qui ne l'est
pas ? Celui qui ne le serait pas pourrait-il un instant de
plus continuer de respirer ?) ». William Cliff
cisèle un texte d'une sobriété aussi
concrète que l'est sa poésie : l'émotion
s'y ramasse, s'y contient, s'y tient debout sans artifice.
A l'heure des grands déballages autobiographiques voire
autofictionnels, la vraie littérature semble étouffer
sous les egos hypertrophiés : elle respire ici la vie,
à pleins poumons. |
Jean-Baptiste
Monat
(décembre 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il a travaillé,
entre autres, sur Armand Robin) et
déambule volontiers aux confins des genres littéraires,
vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).
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