L'adolescent
de William Cliff

éditions du Rocher, 2005


L'éducation perdue ou les illusions sentimentales

Depuis qu'un boutonneux ardennais s'est mis en tête de contrarier sa mère en violentant les muses, les poètes ne reviennent pas de leur adolescence. Après Pirotte et l'émouvante peinture d'Une adolescence en Gueldre, c'est William Cliff, auteur de plusieurs recueils chez Gallimard et d'un roman à La Table Ronde, qui se libère de quelques souvenirs cruciaux dans un récit au titre dostoïevskien : L'Adolescent. Le programme ne s'embarrasse pas de considérations sur l'écriture de soi : « J'ai envie de raconter une certaine partie de ma vie. Il ne s'agirait pas de mon enfance, qui s'est écoulée sans que j'aie eu aucune prise sur elle, mais de plus tard quand je fus éloigné du foyer familial et que j'ai grandi. » Le récit commence alors avec les années d'internat et la révélation d'une liberté écrasante. Du collège au service militaire puis à l'université, partout, sous les mêmes néons pâles, le réel agresse le jeune homme au réveil de l'enfance, ce curieux rêve : « Pour moi, un professeur était un animal terrible, qui vous sondait jusqu'aux reins et détaillait impitoyablement toutes vos faiblesses. » Grandit alors en lui une nonchalance, une procrastination tout à fait innocente mais sévèrement réprimée : recalé à répétition à l'université, un goût vaguement masochiste de l'échec le traîne dans des errances solitaires entrecoupées de rencontres simples et lumineuses : « Nous avons tous eu de ces moments et savouré cette douceur d'écouter quelqu'un d'aimable et qui se raconte sans forfanterie et montre ainsi les linéaments particuliers de son existence. Oh ! Quelle est bonne alors notre humaine présence terrestre. »
Puis, tous repères balayés, la seule boussole du jeune homme et la grande affaire du livre, c'est le désir amoureux. Il s'ébauche, remonte pour ainsi dire à la conscience dans le confinement du pensionnat, l'intimité contrainte des corps des écoliers. Toute la poésie de Cliff depuis Homo sum (1973, Gallimard) est portée par le désir, cette pulsion vitale du fantasme, déterminant aussi la plus grande solitude. Il est émouvant de voir ici l'éclosion laborieuse de cette force qui porte et ronge le narrateur, de rencontres impossibles en amours avortées avec toujours des instants inoubliables d'humanité profonde, comme après cette nuit passée chastement avec un inconnu : « Mais au matin, je fus frappé de la reconnaissance exprimée par cet homme. Il me dit avoir passé une nuit magnifique dont il se souviendrait toujours. Puis il s'en alla je ne sais où pour je ne sais quoi. »

La culpabilité du désir homosexuel exacerbe sa solitude et pourtant l'ignorance du jeune homme abandonné à sa « marginalité » semble empreinte d'une forme de nostalgie. Comme si ce sentiment d'exclusion avait pu correspondre, paradoxalement, à une intense liberté perdue. C'est qu'il y a sans doute universellement, dans la fréquentation de soi à l'adolescence, la conscience brutale d'une singularité irremplaçable et tragique, qu'aucun échec n'entame : «j'étais intimement convaincu de mon génie (et qui ne l'est pas ? Celui qui ne le serait pas pourrait-il un instant de plus continuer de respirer ?) ». William Cliff cisèle un texte d'une sobriété aussi concrète que l'est sa poésie : l'émotion s'y ramasse, s'y contient, s'y tient debout sans artifice. A l'heure des grands déballages autobiographiques voire autofictionnels, la vraie littérature semble étouffer sous les egos hypertrophiés : elle respire ici la vie, à pleins poumons.

Jean-Baptiste Monat
(décembre 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).