Une
ténébreuse affaire
Pourquoi le roman est-il l’art suprême ? Peut-être
parce que, pour aboutir au « mentir-vrai », il exige
de conjuguer la liberté de la création avec la forme
la plus tenue. Style et narration s’épousent alors
pour donner à l’œuvre sa force de cohésion,
garante de sa qualité, voire de son génie. Combien
d’auteurs arrivent à relever le défi, à
se montrer à sa mesure, après avoir scellé
le diabolique pacte romanesque ? Combien y brûlent leur santé,
leur vie, leur être ? Chacun d’entre nous trimballe,
dans un coin de son esprit, sa bibliothèque idéale
; il reste que, de Dostoïevski à Nabokov, de Proust
à Garcia Marquez, des sommets ont été atteints
qu’il s’agit de gravir quand l’on prétend
vouloir contempler la perfection. S’il est un livre qui plane
dans ces hauteurs où, l’oxygène se raréfiant,
le lecteur se sent comme pris d’un vertige, c’est assurément
L’Affaire Maurizius de Jakob Wassermann.
Basée
sur une célèbre erreur judiciaire du début
du siècle, l’histoire met en scène un quatuor
de personnages masculins, autour desquels gravite une humanité
superbe en ses révoltes, ses élans de bonté,
ses tourments silencieux ou ses faiblesses.
Il y a
d’abord l’inflexible juge Andergast, modèle de
droiture, pétri des rigueurs d’une profession à
laquelle il se dévoue sans partage. Son fils, Etzel, est
un adolescent au caractère bien trempé, qui ne parvient
pourtant pas à percer la carapace de ce père, à
la fois omniprésent en matière d’éducation
ou de remontrances, mais avare de la moindre manifestation de tendresse.
L’occasion d’affirmer son indépendance va être
offerte à Etzel quand il aura vent de l’affaire Leonard
Maurizius, vieille de dix-huit ans, et se persuadera que l’homme
qui croupit en cellule pour le meurtre sa femme est innocent. Etzel
fugue à Berlin, dans l’espoir de rencontrer Waremme,
le quatrième protagoniste, unique témoin visuel du
crime et véritable âme damnée de Maurizius.
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Dès
lors, les rouages des révélations et les ressorts
des intentions s’enclenchent, impitoyablement. On
assiste en parallèle à l’entretien d’Andergast
et du détenu de la forteresse de Kassel (après
une description expressionniste du milieu carcéral
qui vaut son pesant d’or) et au jeu de séduction
particulièrement ambigu qui s’installe entre
le jeune garçon et Waremme le dissimulateur. En arrière-fond
de cette fresque, un deus ex machina agence les destins,
le Temps, à propos duquel Wassermann a écrit
des pages essentielles, rendant pour ainsi dire palpable
le sentiment de la relativité.
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Henry Miller
résume, avec beaucoup de justesse, en quoi L’Affaire
Maurizius n’est qu’une vaste réflexion,
menée sur le mode d’un humanisme intransigeant, sur
le passé, le point de non-retour, l’inéluctabilité
des gestes et des paroles, dont nous sommes à tout moment
acteurs et victimes. Laissons-le conclure : « Maurizius
est la mémoire incarnée. En lui, chacun ne cesse de
revivre et de mourir. Non seulement les individus, mais aussi les
races et les civilisations. Chaque nuit il acquiert une nouvelle
forêt de souvenirs. Chaque nuit ? Chaque minute du jour car
les minutes du jour sont divisées en seconde et les secondes
sont à des années-lumière les unes des autres
».
Frédéric
Saenen
(avril 2006)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

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