L’Affaire Maurizius
de Jakob Wassermann

traduit de l’allemand par Jean-Gabriel Guideau
suivi de Henry Miller, Réflexions sur L’Affaire Maurizius
Folio n°4349, 720 pp. 2006


Une ténébreuse affaire


Pourquoi le roman est-il l’art suprême ? Peut-être parce que, pour aboutir au « mentir-vrai », il exige de conjuguer la liberté de la création avec la forme la plus tenue. Style et narration s’épousent alors pour donner à l’œuvre sa force de cohésion, garante de sa qualité, voire de son génie. Combien d’auteurs arrivent à relever le défi, à se montrer à sa mesure, après avoir scellé le diabolique pacte romanesque ? Combien y brûlent leur santé, leur vie, leur être ? Chacun d’entre nous trimballe, dans un coin de son esprit, sa bibliothèque idéale ; il reste que, de Dostoïevski à Nabokov, de Proust à Garcia Marquez, des sommets ont été atteints qu’il s’agit de gravir quand l’on prétend vouloir contempler la perfection. S’il est un livre qui plane dans ces hauteurs où, l’oxygène se raréfiant, le lecteur se sent comme pris d’un vertige, c’est assurément L’Affaire Maurizius de Jakob Wassermann.

Basée sur une célèbre erreur judiciaire du début du siècle, l’histoire met en scène un quatuor de personnages masculins, autour desquels gravite une humanité superbe en ses révoltes, ses élans de bonté, ses tourments silencieux ou ses faiblesses.
Il y a d’abord l’inflexible juge Andergast, modèle de droiture, pétri des rigueurs d’une profession à laquelle il se dévoue sans partage. Son fils, Etzel, est un adolescent au caractère bien trempé, qui ne parvient pourtant pas à percer la carapace de ce père, à la fois omniprésent en matière d’éducation ou de remontrances, mais avare de la moindre manifestation de tendresse. L’occasion d’affirmer son indépendance va être offerte à Etzel quand il aura vent de l’affaire Leonard Maurizius, vieille de dix-huit ans, et se persuadera que l’homme qui croupit en cellule pour le meurtre sa femme est innocent. Etzel fugue à Berlin, dans l’espoir de rencontrer Waremme, le quatrième protagoniste, unique témoin visuel du crime et véritable âme damnée de Maurizius.

Dès lors, les rouages des révélations et les ressorts des intentions s’enclenchent, impitoyablement. On assiste en parallèle à l’entretien d’Andergast et du détenu de la forteresse de Kassel (après une description expressionniste du milieu carcéral qui vaut son pesant d’or) et au jeu de séduction particulièrement ambigu qui s’installe entre le jeune garçon et Waremme le dissimulateur. En arrière-fond de cette fresque, un deus ex machina agence les destins, le Temps, à propos duquel Wassermann a écrit des pages essentielles, rendant pour ainsi dire palpable le sentiment de la relativité.

Henry Miller résume, avec beaucoup de justesse, en quoi L’Affaire Maurizius n’est qu’une vaste réflexion, menée sur le mode d’un humanisme intransigeant, sur le passé, le point de non-retour, l’inéluctabilité des gestes et des paroles, dont nous sommes à tout moment acteurs et victimes. Laissons-le conclure : « Maurizius est la mémoire incarnée. En lui, chacun ne cesse de revivre et de mourir. Non seulement les individus, mais aussi les races et les civilisations. Chaque nuit il acquiert une nouvelle forêt de souvenirs. Chaque nuit ? Chaque minute du jour car les minutes du jour sont divisées en seconde et les secondes sont à des années-lumière les unes des autres ».

Frédéric Saenen
(avril 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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