La fête de la déesse Matsu
traduit du chinois par Camille Loivier
Zulma, 2004

 

Huit nouvelles, huit évocations poético-réalistes composent ce recueil, de la plume d’un des plus importants auteurs taiwanais contemporains. Des textes qui se lisent avec aisance, un sentiment qui naît de la beauté emplissant certains passages lyriques – de l’analyse de sentiments comme l’amour ou la honte à la description de la nature environnante. De l’enfance à l’âge adulte, les protagonistes que Wang Wenxing met en scène ont en commun un besoin d’absolu qui peut parfois les mener à commettre l’irréparable et un caractère entêté, accompagné d’un penchant obsessionnel que les textes mettent en relief.

Dès l’enfance, on retrouve ces traits distinctifs chez le petit écolier vagabond amoureux de la couturière qui a installé son atelier dans l’immeuble en face de chez lui - et qui nous conte sa première déception (Premier amour), ou chez un autre enfant, à qui un camarade a prédit une vie très courte (après avoir examiné sa ligne de vie), et qui n’hésitera pas à se taillader la paume de sa main pour conjurer le sort (Ligne de vie).

Puis viennent de jeunes hommes habités par de terribles angoisses : celui « qui ne connaît pas la tristesse » mais qui prend soudainement conscience de la brièveté de son existence et s’abandonne au chagrin (Le calendrier), ou encore cet autre, qui vient de faire l’amour pour la première fois et s’abandonne à son désespoir en comprenant que ce que l’on désigne comme étant «le plus grand bonheur» (titre de cette nouvelle de moins d’une page) n’est rien d’autre qu’une mascarade qui intensifie son sentiment d’entropie, admirablement reflété dans le paysage qu’il contemple : «La route goudronnée, déserte et glacée, ressemble à une jeune fille anémique. (…) Les immeubles sont figés dans une sorte de paralysie complète ».

Le désespoir existentiel qui émane de ces textes se ressent aussi dans Le pistolet d’enfant, une glaçante mésaventure de la solitude qui frappe un jeune étudiant que ses pairs humilient sans vergogne ou dans Mère, où le jeune garçon dont il est question tente d’échapper à l’amour maternel, étouffant et névrotique. Les personnages ne sont pas sans failles et leur vanité est parfois une explication à leur isolement comme dans Le serment, qui s’apparente à une étude psychanalytique des relations au sein d’une famille moyenne et des comportements névrosés d’un jeune homme oppressé par la sollicitude de sa mère. La dernière des nouvelles, La fête de la déesse Matsu, que célèbrent les habitants d’un village de pêcheurs, est davantage ancrée dans une réalité socio-traditionnelle mais n’en est pas moins tragique : même si Sa Keluo, le jeune homme qui a décidé de remercier la déesse à sa façon, n’est qu’un simple pêcheur (contrairement aux protagonistes précédents, qui appartiennent à des milieux intellectuellement plus avancés), il paiera lui aussi le prix de son obsession… Cet ensemble doux-amer capte quelques pensées secrètes, intimes et moroses, et met à nu le caractère éphémère et futile de l’existence, tout en soulignant combien l’angoisse peut être un puissant moteur humain…

B. Longre
(avril 2004)

Chine, du côté des livres

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