|
Qu’est-ce
qui fait marcher les hommes ?
Un tumulus noir
sur l’immensité immaculée : c’est la dernière
ombre de Robert Walser, que l’on devine couché, face
contre neige, mordant à belles dents ce jour de Noël
1956. Qui a vu cet ultime cliché photographique de l’auteur
de L’Institut Benjaminta comprend
mieux l’impressionnante solitude qui sourd de son œuvre,
aussi elliptique que troublante.
La
Promenade, rédigé en 1917, ne déroge
pas à ce sentiment et constitue l’une de ces prémonitions
littéraires comme on en rencontre parfois chez les écrivains
qui font corps avec leur création. Elle témoigne de
ce désir total d’échapper, de s’égarer,
qui aiguillonna en permanence Walser – dont il n’est
pas inutile de rappeler ici qu’il passa le dernier tiers de
son existence en internement clinique.
Ce court récit
est pour ainsi dire inclassable. Transcendant les genres, il relève
tour à tour de la nouvelle et du poème en prose, du
monologue intérieur et de la parodie, de la caricature et
du chant d’amour. Ce serait un fragment de temps blanc et
pur, tombé par bonheur entre nos mains. Le journal d’une
journée, vécue entre réel et impalpable. La
métonymie de tout un destin. À quoi bon prétendre
alors l’enfermer dans une nomenclature stricte, quand il s’agit
en fait d’emboîter le pas de Walser, d’épouser
sa démarche au lieu de l’obstaculer de commentaires
?
D’ailleurs,
Walser explique très simplement le mouvement qui l’anime,
au moment de justifier sa position sociale à un contrôleur
des impôts médusé : « La promenade
m’est indispensable pour me donner de la vivacité et
maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience
sensible duquel je ne pourrais écrire la moitié de
la première lettre d’une ligne […] Sans la promenade,
je serais mort et aurais été contraint depuis longtemps
d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément.
Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire
le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire
une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études,
ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé
que vous comprendra cela immédiatement. »
La déambulation
de Walser n’est pas vraiment celle du « Wanderer »
de certaine peinture romantique allemande, généralement
terminée en apothéose devant un majestueux panorama.
Elle s’apparente plutôt à celle du chat qui,
sentant sa fin proche, tourne le dos aux siens et au monde, pour
trouver le point le plus reculé de lui-même –
et s’y étendre.
Frédéric
Saenen
(mars 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.gallimard.fr/
du
même auteur
Vie
de poète - Editions Zoé, 2006
L’homme
qui ne remarquait rien
traduit par Marion Graf - La Joie de lire, 2004
http://www.culturactif.ch/ecrivains/walser.htm
|