Vie de poète
de Robert Walser

Traduit de l’allemand par Marion Graf, postface de Peter Utz
Editions Zoé, 2006

 

 

Extravagance et simplicité.

Il peut paraître présomptueux d’écrire à 39 ans son autobiographie ou, comme le dit Peter Utz dans sa postface « Une vie en 25 mouvements », de tirer le « bilan poétique d’une vie ». La présomption est sans doute celle du jeune homme qui se promet une « vie de poète », mais non celle de l’écrivain dont la préoccupation n’est pas ici de se raconter en long et en large, mais de tirer la substance poétique d’expériences diverses. Robert Walser (1878-1956) a rassemblé les proses de ce volume en 1917, après ses « années berlinoises », et c’est pour lui comme un retour aux sources de sa vocation.

Une répartition symbolique et significative : le premier texte s’intitule « Voyage à pied », – comme un départ, une inauguration, et le dernier « Vie de poète », – comme une récapitulation, une signature. Entre les deux, des cheminements, des découvertes, des rencontres, des illusions, des déboires, des révoltes, des projets, de l’humour, et la nature. Comme l’indique l’un des leitmotive, le poète en herbe est un itinérant : « Je ne suis rien encore. Mon métier m’oblige à parcourir le monde, et ce que je vais devenir, le ciel le sait mieux que moi-même » ; et à l’instar de son compatriote Rousseau, il ne se déplace qu’à pied de village en village, parfois au petit bonheur la chance : « Un jeune dadais agile et sans expérience galopant à perdre haleine, voilà ce que j’étais ».

Ce qui le caractérise, c’est aussi l’impertinence (« Notre jeune talent n’était pas du tout sage, poli et reconnaissant ») et l’extravagance (« Je n’ai pas à craindre de montrer ma singularité et d’afficher mes bizarreries »). Toutes ces considérations relèvent d’une vision au second degré du jeune poète, non dénuée d’ironie et d’un humour dans lequel se glisse subrepticement la caricature : « La minceur sied au poète ; […] Un poète replet est une chose impossible ».

Plus profondément, dans l’ordre de l’existentiel et du littéraire, ces vingt-cinq textes construisent poétiquement une destinée passée, présente et future. La prose narrative et descriptive est évidemment poétique, dans sa forme et dans sa portée ; une prose qui tente de mener la plume « dans des régions où vivent les bienheureux et les insoucieux, qui jouissent de joies infinies », comme il est dit dans l’un des textes les plus importants, « Marie ». Une prose riante et colorée, qui rappelle le goût de Robert Walser pour la peinture. En même temps que Vie de poète, les éditions Zoé publient, du même auteur, Histoires d’images, où de belles reproductions de tableaux s’insèrent dans des textes en vers et en prose sur le Titien, Bruegel, Fragonard, Daumier, Renoir, Van Gogh et quelques autres. « Aquarelle », dans les dernières lignes de l’ouvrage, le proclame : « Le peintre n’est-il pas également un joueur, comme le poète ? ».

Jean-Pierre Longre
(août 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

http://www.editionszoe.ch/

du même auteur
L’homme qui ne remarquait rien
traduit par Marion Graf - La Joie de lire, 2004

http://www.culturactif.ch/ecrivains/walser.htm