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Fantasmagorique…
Coup
de projecteur sur la tête ronde de M. Tartempion ! Le crâne
est presque chauve, le nez proéminent, la bouche étroite.
Les yeux bleus restent écarquillés, il n’est
même pas ébloui, il ne réagit pas, il semble
ne pas voir la petite fille qui l’éclaire depuis la
quatrième de couverture ! Elle, en revanche, n’en revient
pas ! … Le bonhomme imperturbable est le héros d’une
aventure incroyable et seul un chat malicieux l’accompagnera
jusqu’au bout…
Tout
indiffère notre héros, le désordre de sa maison,
les bêtises du chat, le comportement de ses enfants turbulents,
celui de sa femme volage, ses propres bévues, son inconfort
personnel, sa faillite ou les intempéries. Rien ne touche
ce M. Tartempion, rien ne fait mal à ce personnage fantomatique,
tout autour de lui semble dépourvu d’intérêt,
de vie matérielle ou sentimentale. Impossible de communiquer
avec lui, pourtant tous le remarquent, se signalent à lui,
le provoquent et le raillent parfois. Il n’est pas dans la
lune, non, mais sa tête est «totalement dépourvue
de pensées, et toute vide». Jusque-là on
est mal à l’aise mais on se dit que ça existe
bien des gens qui ne font attention à rien ni personne !
Or, « un beau jour, comme il va son chemin »,
le drôle de bonhomme perd d’abord son chapeau, puis
sa tête tombe par terre ! De toute façon elle ne lui
servait plus du tout et puis « elle ne devait pas être
fixée assez solidement ». Comment avait-elle pu
résister jusque là ? Ainsi, le récit bascule
dans le fantastique : le corps étêté poursuit
sa route dans une tempête de neige, comme si de rien n’était.
Le chat regarde le visage aux yeux grands ouverts s’engloutir
dans une étendue molle et blanche éclaboussée
de noir et de gris…
Une page blanche, il n’y a plus rien ; l’histoire pourrait
s’arrêter là, sur une disparition, une mort.
Mais le lecteur retrouve le chat, solitaire, éveillé,
insensible au passage d’une souris : est-il à son tour
devenu indifférent ? Enfin, sur le dernier tableau, la femme
et les enfants recousent amoureusement la tête de M. Tartempion…
L’amère et incroyable histoire finit sur un brin d’humour
et un air de comptine : le destin n’est pas si définitif,
c’était pour rire…
| L’homme
qui ne remarquait rien, né dans le «
cabinet de travail ou de fantasmagorie » de Robert
Walser est tout ce que celui-ci ne peut ni comprendre ni supporter.
Le personnage, tiré de l’ouvrage intitulé
La promenade ( Der Spaziergang, écrit
entre 1910 et 1920) constitue pour l’auteur «
l’anti-promeneur ». C’est un être
qui refuse de jouir de la vie, trop au-dessus de tout pour
se délecter des choses simples, capable, tel un automobiliste
de « passer devant toutes les formes et tous les
objets que présente notre belle terre en filant à
toute allure comme s’il avait perdu la tête et
qu’il était contraint de courir pour échapper
au désespoir »… |
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L’album
est troublant, les images du corps sans tête et du visage
englouti ramènent à l’histoire personnelle de
l’auteur : trente-cinq années d’écriture,
de relations de la vie observée avec acuité, puis
vingt-trois ans d’asile et de silence, et sa mort le jour
de Noël 1956 pendant une promenade dans la neige…
Remarquable
de couleurs, servie par une technique particulière d’«
impression en à plat », l’histoire non paginée
se lit beaucoup avec les illustrations. Au début, elles fourmillent
de détails et de fantaisie, elles offrent un contraste frappant
avec l’indifférence du personnage central à
l’apparence naïve. Sur fond de brume et de fumées,
le corbeau noir sur le chapeau perdu ajoute à l’étrange
une note de magie ou de sorcellerie. Käthi Bhend prête
des allures animales ou humaines aux arbres de la forêt et
rend la nature attentive et stupéfaite devant la tête
décollée et le corps décapité. Puis
les formes disparaissent et les couleurs s’éteignent
doucement. Heureusement l’ultime scène souriante et
familiale dissipe la sourde impression de tragédie. Les enfants
seront sensibles au second épilogue, soulagés de confondre
la destinée un peu triste, plutôt étrange, de
M. Tartempion avec une petite fantaisie « de quatre sous ».
Robert Walser aimait proposer aux enfants des choses nouvelles et
à sensation, « pour qu’ils ne soient pas
mécontents ». Les parents pourront découvrir
de leur côté l’œuvre originale d’un
écrivain aux multiples personnalités, un auteur qui,
tout en s’attachant aux choses simples et quotidiennes, aimait
à pratiquer la fantasmagorie !
Martine
Falgayrac
(avril 2004)
Martine
Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école
élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage
de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût
et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature
jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner
et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore
activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

à
lire aussi
Vie
de poète de Robert Walser
Traduit de l’allemand par Marion Graf, postface de Peter Utz
Editions Zoé, 2006
http://www.lajoiedelire.ch
http://www.culturactif.ch/ecrivains/walser.htm
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