L’homme qui ne remarquait rien
traduit par Marion Graf
La Joie de lire, 2004

 

 

Fantasmagorique…

Coup de projecteur sur la tête ronde de M. Tartempion ! Le crâne est presque chauve, le nez proéminent, la bouche étroite. Les yeux bleus restent écarquillés, il n’est même pas ébloui, il ne réagit pas, il semble ne pas voir la petite fille qui l’éclaire depuis la quatrième de couverture ! Elle, en revanche, n’en revient pas ! … Le bonhomme imperturbable est le héros d’une aventure incroyable et seul un chat malicieux l’accompagnera jusqu’au bout…

Tout indiffère notre héros, le désordre de sa maison, les bêtises du chat, le comportement de ses enfants turbulents, celui de sa femme volage, ses propres bévues, son inconfort personnel, sa faillite ou les intempéries. Rien ne touche ce M. Tartempion, rien ne fait mal à ce personnage fantomatique, tout autour de lui semble dépourvu d’intérêt, de vie matérielle ou sentimentale. Impossible de communiquer avec lui, pourtant tous le remarquent, se signalent à lui, le provoquent et le raillent parfois. Il n’est pas dans la lune, non, mais sa tête est «totalement dépourvue de pensées, et toute vide». Jusque-là on est mal à l’aise mais on se dit que ça existe bien des gens qui ne font attention à rien ni personne ! Or, « un beau jour, comme il va son chemin », le drôle de bonhomme perd d’abord son chapeau, puis sa tête tombe par terre ! De toute façon elle ne lui servait plus du tout et puis « elle ne devait pas être fixée assez solidement ». Comment avait-elle pu résister jusque là ? Ainsi, le récit bascule dans le fantastique : le corps étêté poursuit sa route dans une tempête de neige, comme si de rien n’était. Le chat regarde le visage aux yeux grands ouverts s’engloutir dans une étendue molle et blanche éclaboussée de noir et de gris…
Une page blanche, il n’y a plus rien ; l’histoire pourrait s’arrêter là, sur une disparition, une mort. Mais le lecteur retrouve le chat, solitaire, éveillé, insensible au passage d’une souris : est-il à son tour devenu indifférent ? Enfin, sur le dernier tableau, la femme et les enfants recousent amoureusement la tête de M. Tartempion… L’amère et incroyable histoire finit sur un brin d’humour et un air de comptine : le destin n’est pas si définitif, c’était pour rire…

L’homme qui ne remarquait rien, né dans le « cabinet de travail ou de fantasmagorie » de Robert Walser est tout ce que celui-ci ne peut ni comprendre ni supporter. Le personnage, tiré de l’ouvrage intitulé La promenade ( Der Spaziergang, écrit entre 1910 et 1920) constitue pour l’auteur « l’anti-promeneur ». C’est un être qui refuse de jouir de la vie, trop au-dessus de tout pour se délecter des choses simples, capable, tel un automobiliste de « passer devant toutes les formes et tous les objets que présente notre belle terre en filant à toute allure comme s’il avait perdu la tête et qu’il était contraint de courir pour échapper au désespoir »…

L’album est troublant, les images du corps sans tête et du visage englouti ramènent à l’histoire personnelle de l’auteur : trente-cinq années d’écriture, de relations de la vie observée avec acuité, puis vingt-trois ans d’asile et de silence, et sa mort le jour de Noël 1956 pendant une promenade dans la neige…

Remarquable de couleurs, servie par une technique particulière d’« impression en à plat », l’histoire non paginée se lit beaucoup avec les illustrations. Au début, elles fourmillent de détails et de fantaisie, elles offrent un contraste frappant avec l’indifférence du personnage central à l’apparence naïve. Sur fond de brume et de fumées, le corbeau noir sur le chapeau perdu ajoute à l’étrange une note de magie ou de sorcellerie. Käthi Bhend prête des allures animales ou humaines aux arbres de la forêt et rend la nature attentive et stupéfaite devant la tête décollée et le corps décapité. Puis les formes disparaissent et les couleurs s’éteignent doucement. Heureusement l’ultime scène souriante et familiale dissipe la sourde impression de tragédie. Les enfants seront sensibles au second épilogue, soulagés de confondre la destinée un peu triste, plutôt étrange, de M. Tartempion avec une petite fantaisie « de quatre sous ». Robert Walser aimait proposer aux enfants des choses nouvelles et à sensation, « pour qu’ils ne soient pas mécontents ». Les parents pourront découvrir de leur côté l’œuvre originale d’un écrivain aux multiples personnalités, un auteur qui, tout en s’attachant aux choses simples et quotidiennes, aimait à pratiquer la fantasmagorie !

Martine Falgayrac
(avril 2004)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

 

à lire aussi
Vie de poète de Robert Walser
Traduit de l’allemand par Marion Graf, postface de Peter Utz
Editions Zoé, 2006

http://www.lajoiedelire.ch

http://www.culturactif.ch/ecrivains/walser.htm