Moisson de crânes
textes pour le Rwanda
Serpent à plumes, Motifs, 2004

 

Mots contre machettes ?
Après Auschwitz, le Rwanda.

A l’heure où l’on commémore abondamment la libération des camps d’extermination et de concentration, où la mémoire de tous doit être ravivée, réveillée, voire secouée — ne serait-ce que pour faire face à une urgence, celle de contrer les nauséabonds négationnismes qui voudraient semer le trouble en démocratie et brouiller des données historiques universellement attestées (quel mobile, autre que politique, peut-il bien inciter à mettre en doute l’extermination planifiée de millions d’être humains ?) —, ce recueil de textes, entre fiction et essai, évoque le quatrième et dernier génocide du XXe siècle, vieux de dix ans seulement (avril-mai 1994), mais sur lequel l’occident porte un regard moins passionné, plus indifférent (toutes proportions gardées : publications et émissions consacrées au sujet ont vu le jour ces dernières années). Force est de constater que l’éloignement géographique et culturel, d’un point de vue médiatique, et ce malgré la globalisation des moyens de communication, tend à créer des écarts dans le traitement des événements, une hiérarchisation de l’information bien dommageable – considérons-nous d’abord comme des humains, avant d’être étiquetés par nationalité ou par ethnie…

La littérature s’est maintes fois emparée de la Shoah, affront à l’humanité toute entière ; la voilà maintenant au pied des collines encore sanglantes d’un Rwanda en reconstruction psychique, irrémédiablement dévasté par une tuerie de trois semaines, un massacre que les mémoires tentent d’occulter pour offrir la façade d’une réconciliation nationale dans laquelle on s’efforce pourtant de croire : « de toutes ces familles exterminées, il ne reste qu’un bout de squelette (…) pas de quoi allumer la lumière intérieure qui gît en chacun de nous. Rien que la mort puante, gangreneuse. (…) Rien que le fiel silencieux des survivants sans visage de pitié. (…) Rien n’est fait pour désensabler les cœurs, amorcer l’élan de la réconciliation souhaitable et souhaitée.»

En approchant l’intolérable, Abdourahman A. Waberi fait preuve de bravoure ; Européen et Djiboutien, ses liens avec le Rwanda sont suffisamment ténus (deux séjours seulement, en 1998 et 1999) pour que naisse une vision à la fois proche et lointaine, éminemment singulière cependant, de cette terrifiante « moisson », évoquée par bribes, succession de récits impressionnistes et de fragments poétiques et engagés ; son regard éclairé, qui réunit ainsi l’Afrique et l’Occident, convoque l’attention, nous pousse dans nos retranchements, arrachant nos consciences (toujours « bonnes », il va de soi, prêtes à entrouvrir le porte-monnaie quand s’affiche temporairement le spectacle de la misère, de la détresse ou des catastrophes qui ne frappent que très occasionnellement les pays les plus riches - on l'aura vu récemment) aux confortables préoccupations dans lesquelles elles puisent consolation, pour qu’enfin nous osions lever les yeux vers l’humaine barbarie. L’auteur lui-même confesse sa réticence première à composer cet ouvrage : «Sa rédaction a été très ardue, sa mise en chantier différée pendant des semaines et des mois.»

Le caractère inclassable du recueil frappe d'emblée : les textes, de Terminus à Bujumbura plage, du Rwanda au Burundi, hésitent entre fiction et témoignages, entre littérature et reportage – une oscillation générique et formelle qui reflète l’impossibilité de faire rentrer le génocide des Tutsis par les Hutus (labels ethniques hérités du colonialisme, toujours prompt à diviser pour régner — « La trop usitée haine ethnique entre Tutsis et Hutus n’existait pour ainsi dire pas avant 1959.») dans un cadre ; une imprécision qui témoigne aussi de la difficulté à narrer l’inénarrable. Son impuissance et ses limites, l’écrivain les revendique, rompu au constat que le langage, même poétique, ne suffit pas à retranscrire l’ineffable horreur d’un massacre organisé, exacerbé par le silence et la mollesse de la communauté internationale (au nom d’une doctrine non-interventionniste bien commode à invoquer ?) un langage incapable de panser les plaies béantes des survivants : « Les mots restent de pauvres béquilles mal assurées, toujours à fleur de déséquilibre. » écrit l’auteur, ajoutant pourtant : « si l’on veut qu’un espoir vienne au monde, il ne nous reste comme armes miraculeuses que ces béquilles malhabiles. » Mots contre machettes ? Pourquoi pas, quand on sait combien le langage lui-même peut être perverti dans son usage pour engendrer puis entretenir la haine (« le pouvoir symbolique de nombre d’intellectuels hutus comme l’historien Ferdinand Nahimana ou le linguiste Léon Mugesera (…) ont été mobilisés pour la solution finale. ») ; autant redorer son blason et s’en servir non plus pour inciter à trucider ses voisins jusqu’au dernier, mais pour redonner un sens à l’existence, ordonner le désordre et tenter d’offrir une réparation après le génocide, même modestement, entre autre par le biais de la mémoire.

Dans le même temps, les mots clairement énoncés par Wole Soyinka, écrivain nigérian, prix Nobel de littérature en 1986, ont pourtant été étouffés par le silence ambiant, alors qu’il lançait un appel à l’intervention, « au plus fort du génocide », en mai 1994 (« Tout le monde s’était ému du sort des gorilles du Rwanda. Mais on laisse se perpétuer un massacre. Aujourd’hui, nous devons parler de l’extermination d’êtres humains. »). Tout en lui rendant hommage, Abdourahman A. Waberi s’en prend à d’autres intellectuels africains (« cette gent binoclarde et babillarde »), qui n’ont pas pu/su/voulu faire appel à leurs compétences langagières, ou bien beaucoup trop tard. Il ne ménage guère plus les ONG et ceux qu’il nomme les « missionnaires d’impuissance » (les comparant à des « mouches à viande sur l’étal du boucher »), et, avec virulence, s’attaque à « l’église de la Sainte-Famille » (dont l’influence est omniprésente au Rwanda).

Les responsabilités politiques demeurent cependant centrales et l’auteur de revenir sur la colonisation, en dénonçant les pères blancs, qui « ont réussi à pervertir irrémédiablement la pensée religieuse ancestrale et l’équilibre des pouvoirs temporel et éternel. » (constat que l’on élargira à tout territoire ayant subi l’ethnocentrisme paternaliste et le joug arrogant de ceux qui se sont cru investis d’une mission prétendument divine ou du moins dictée par leur bon cœur.) L’auteur va ainsi dans le sens des historiens ; Colette Braeckman (auteure de Rwanda, histoire d’un génocide, Fayard, 2004), qui signe un article passionnant dans Manière de voir consacré aux génocides dans l’histoire (Le Monde Diplomatique, août-septembre 2004) l’explique ainsi : Les colons belges, en offrant le pouvoir à la minorité Tutsi, puis en le leur retirant à l’indépendance pour le confier aux Hutus, sont les grands complices (avec la France) du génocide : marginalisés, écartés de la vie politique et des postes à responsabilité, massacrés ou chassés, les « cancrelats » Tutsis se réfugient dans les pays limitrophes, préparant, au fil des années, une contre-offensive (les armées du Front Patriotique Rwandais) ; la guerre est déclenchée en octobre 1990 (la France dans le camp du gouvernement rwandais), mais « un autre mouvement se dessinait » écrit C. Braeckman, « qui échappa à bien des observateurs étrangers : la préparation du génocide. »
S’ensuivent des exactions commises contre les Tutsis demeurés au Rwanda, des appels de la Radio libre des mille Collines, puissant outil de la propagande gouvernementale, la formation « militaire » et psychologique des futurs génocideurs, la distribution d’armes à la population Hutu – des faits qui ont fait l’objet de rapports des organisations de défense des droits de l’homme… autant de signes ou de preuves qui auraient dû alerter la France et la Belgique mais que les dirigeants de ces nations démocratiques ont refusé d’entendre.
On lit tout cela dans Moisson de crânes et plus particulièrement dans La cavalcade, le monologue d’un Hutu utopiste, homme « ordinaire » qui, sous couvert de désir d’émancipation, en appelle à la purification par le meurtre : « Le Rwanda, entièrement nettoyé, sera propre et vierge comme aux premiers jours de la création. Rien que des collines d’ossements à faire brûler lentement. Et maintenant, chantent les machettes. »

L’écriture de Waberi se fait abrupte, sèche et saccadée, ses textes sont peuplés de fantômes et de visions cauchemardesques, riches en images glaçantes, implacablement paradoxales, et les évocations des beautés naturelles du Rwanda renforcent l’absurdité du génocide : «Petit pays tout en escarpements, collines, vallées et lacs, aujourd’hui mué en terre de peines et d’ossuaires.» ; de même, «sur le chapitre de la météo au moins, l’enfer est bien loin du Rwanda (…) le paysage tout entier a l’avant-goût du paradis à mes yeux » ; pour l’auteur, «le paradis a toujours eu une robe de verdure comme on la trouve sur le mont Kigali. »

Moisson de crânes est un beau recueil ; mais prendre appui sur un carnage à des fins poétiques est-il légitime ou louable, se demanderont certains…? Là n’est pas l’intention de l’auteur et si l’ouvrage produit un écho prolongé qui hante nos esprits, c’est bien parce que sa voix n’est pas celle de l’analyste, du politicien ou de l’historien (quelque sérieux que soit ce dernier), mais celle du poète qui, mieux que les précédents, interroge l’humain qui est en nous au travers de milliers de tragédies individuelles et collectives ; en parvenant par exemple à créer une empathie entre le lecteur et Marie-Immaculée, seule rescapée d’une famille de dix personnes, et dont l’unique compagnon est un chien engraissé « avec de la chair de génocide. On dit qu’il aurait mangé des membres de la famille ». Elle le garde près d’elle car lui aussi « a échappé à la mort », alors que « les jeunes soldats ont tué tous les chiens mangeurs de cadavres. » Ce témoignage, extrait du récit Et les chiens festoyaient porte en lui tous les paradoxes du génocide – tout bourreau, volontaire ou manipulé, serait en réalité la victime d’un autre bourreau, qui lui-même… cercle infernal qui infirme l’idée qu’il existerait « deux types d’hommes (…) l’un radicalement bon et l’autre foncièrement mauvais.» En amont, dans un passage décrivant le retour à l’état sauvage d’animaux pourtant domestiqués, se lit en filigrane le caractère contre-nature des hommes devenus des bêtes, alors que les animaux calquent leur comportement sur celui de leurs maîtres : « L’instinct de chasseur des chiens s’est réveillé à la vue des flots de sang. Depuis, une seule loi : celle de la meute. ».

Loin de l’essai géopolitique mesuré ou de l’analyse sociologique structurée, Moisson de Crânes déconstruit le processus humain de la barbarie, ce « voyage sans escales, au plus loin de l’inhumanité », à l’aune de ce que Waberi observe sur place et de ce qu’il connaît de la situation : pourrait-il en être autrement ? Comment demeurer froidement scientifique quand il s’agit de dénombrer les cadavres ? Raconter l’insupportable requiert un appel à l’émotionnel, du désespoir à la colère. Faute d’être objectif, l’écrivain prête sa voix aussi bien aux victimes qu’aux bourreaux, et sans jamais excuser ces derniers, s’acharne à comprendre ; après une visite à la prison de Rilima, où sont détenus des génocideurs, constatant amèrement qu’ils «s’adonnent à des activités on ne peut plus humaines», qu’aucun d’entre eux ne semble se repentir, il est contraint de se tourner « vers le passé et les rescapés du génocide des Juifs pour tenter de trouver une explication ou ce qui en tiendrait lieu. » ; de citer Primo Levi, à propos des « exécuteurs zélés d’ordres inhumains », des « hommes ordinaires ». Personne n’est donc à l’abri (de la barbarie de son voisin ou de sa propre haine), tout pourrait recommencer… en témoigne le récit intitulé Bujumbura Plage, carnet de voyage au Burundi ; un pays gouverné par « la junte militaire aux mains d’un état-major tutsi radical », une situation politique « qui rappelle, en miroir, ou en négatif si l’on préfère, l’impasse rwandaise qui a conduit au génocide. »*
Nul espoir, donc, face aux résurgences génocidaires ? L’humanité serait-elle vouée à répéter inlassablement les mêmes fautes ? Seuls les mots qui décrivent l’horreur ont le pouvoir de la transcender et ainsi laisser une empreinte sur nos esprits, ce qu’Abdourahman A. Waberi fait ici brillamment.

Blandine Longre
(janvier 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

* lire, à ce sujet, l'article Spectre de génocide au Burundi de Barbara Vignaux (Monde Diplomatique - octobre 2004)

du même auteur : Transit, Gallimard, Continents Noirs, 2003

http://waberi.free.fr

http://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/rwanda

http://www.interdits.net/2000nov/rwanda4.htm

http://www.gnammankou.com/waberi_courage-belge.htm