Mots
contre machettes ?
Après Auschwitz, le Rwanda.
A l’heure
où l’on commémore abondamment la libération
des camps d’extermination et de concentration, où la
mémoire de tous doit être ravivée, réveillée,
voire secouée — ne serait-ce que pour faire face à
une urgence, celle de contrer les nauséabonds négationnismes
qui voudraient semer le trouble en démocratie et brouiller
des données historiques universellement attestées
(quel mobile, autre que politique, peut-il bien inciter à
mettre en doute l’extermination planifiée de millions
d’être humains ?) —, ce recueil de textes, entre
fiction et essai, évoque le quatrième et dernier génocide
du XXe siècle, vieux de dix ans seulement (avril-mai 1994),
mais sur lequel l’occident porte un regard moins passionné,
plus indifférent (toutes proportions gardées : publications
et émissions consacrées au sujet ont vu le jour ces
dernières années). Force est de constater que l’éloignement
géographique et culturel, d’un point de vue médiatique,
et ce malgré la globalisation des moyens de communication,
tend à créer des écarts dans le traitement
des événements, une hiérarchisation de l’information
bien dommageable – considérons-nous d’abord comme
des humains, avant d’être étiquetés par
nationalité ou par ethnie…
La littérature
s’est maintes fois emparée de la Shoah, affront à
l’humanité toute entière ; la voilà maintenant
au pied des collines encore sanglantes d’un Rwanda en reconstruction
psychique, irrémédiablement dévasté
par une tuerie de trois semaines, un massacre que les mémoires
tentent d’occulter pour offrir la façade d’une
réconciliation nationale dans laquelle on s’efforce
pourtant de croire : « de toutes ces familles exterminées,
il ne reste qu’un bout de squelette (…) pas de quoi
allumer la lumière intérieure qui gît en chacun
de nous. Rien que la mort puante, gangreneuse. (…) Rien que
le fiel silencieux des survivants sans visage de pitié. (…)
Rien n’est fait pour désensabler les cœurs, amorcer
l’élan de la réconciliation souhaitable et souhaitée.»
En approchant
l’intolérable, Abdourahman A. Waberi fait preuve de
bravoure ; Européen et Djiboutien, ses liens avec le Rwanda
sont suffisamment ténus (deux séjours seulement, en
1998 et 1999) pour que naisse une vision à la fois proche
et lointaine, éminemment singulière cependant, de
cette terrifiante « moisson », évoquée
par bribes, succession de récits impressionnistes et de fragments
poétiques et engagés ; son regard éclairé,
qui réunit ainsi l’Afrique et l’Occident, convoque
l’attention, nous pousse dans nos retranchements, arrachant
nos consciences (toujours « bonnes », il va de soi,
prêtes à entrouvrir le porte-monnaie quand s’affiche
temporairement le spectacle de la misère, de la détresse
ou des catastrophes qui ne frappent que très occasionnellement
les pays les plus riches - on l'aura vu récemment) aux confortables
préoccupations dans lesquelles elles puisent consolation,
pour qu’enfin nous osions lever les yeux vers l’humaine
barbarie. L’auteur lui-même confesse sa réticence
première à composer cet ouvrage : «Sa rédaction
a été très ardue, sa mise en chantier différée
pendant des semaines et des mois.»
Le caractère
inclassable du recueil frappe d'emblée : les textes, de Terminus
à Bujumbura plage, du Rwanda au Burundi, hésitent
entre fiction et témoignages, entre littérature et
reportage – une oscillation générique et formelle
qui reflète l’impossibilité de faire rentrer
le génocide des Tutsis par les Hutus (labels ethniques hérités
du colonialisme, toujours prompt à diviser pour régner
— « La trop usitée haine ethnique entre Tutsis
et Hutus n’existait pour ainsi dire pas avant 1959.»)
dans un cadre ; une imprécision qui témoigne aussi
de la difficulté à narrer l’inénarrable.
Son impuissance et ses limites, l’écrivain les revendique,
rompu au constat que le langage, même poétique, ne
suffit pas à retranscrire l’ineffable horreur d’un
massacre organisé, exacerbé par le silence et la mollesse
de la communauté internationale (au nom d’une doctrine
non-interventionniste bien commode à invoquer ?) un langage
incapable de panser les plaies béantes des survivants : «
Les mots restent de pauvres béquilles mal assurées,
toujours à fleur de déséquilibre. »
écrit l’auteur, ajoutant pourtant : « si
l’on veut qu’un espoir vienne au monde, il ne nous reste
comme armes miraculeuses que ces béquilles malhabiles. »
Mots contre machettes ? Pourquoi pas, quand on sait combien le langage
lui-même peut être perverti dans son usage pour engendrer
puis entretenir la haine (« le pouvoir symbolique de nombre
d’intellectuels hutus comme l’historien Ferdinand Nahimana
ou le linguiste Léon Mugesera (…) ont été
mobilisés pour la solution finale. ») ; autant
redorer son blason et s’en servir non plus pour inciter à
trucider ses voisins jusqu’au dernier, mais pour redonner
un sens à l’existence, ordonner le désordre
et tenter d’offrir une réparation après le génocide,
même modestement, entre autre par le biais de la mémoire.
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Dans le même temps,
les mots clairement énoncés par Wole Soyinka,
écrivain nigérian, prix Nobel de littérature
en 1986, ont pourtant été étouffés
par le silence ambiant, alors qu’il lançait un
appel à l’intervention, « au plus fort
du génocide », en mai 1994 (« Tout
le monde s’était ému du sort des gorilles
du Rwanda. Mais on laisse se perpétuer un massacre.
Aujourd’hui, nous devons parler de l’extermination
d’êtres humains. »). Tout en lui rendant
hommage, Abdourahman A. Waberi s’en prend à d’autres
intellectuels africains (« cette gent binoclarde
et babillarde »), qui n’ont pas pu/su/voulu
faire appel à leurs compétences langagières,
ou bien beaucoup trop tard. Il ne ménage guère
plus les ONG et ceux qu’il nomme les « missionnaires
d’impuissance » (les comparant à des
« mouches à viande sur l’étal
du boucher »), et, avec virulence, s’attaque
à « l’église de la Sainte-Famille
» (dont l’influence est omniprésente
au Rwanda).
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Les responsabilités
politiques demeurent cependant centrales et l’auteur de revenir
sur la colonisation, en dénonçant les pères
blancs, qui « ont réussi à pervertir irrémédiablement
la pensée religieuse ancestrale et l’équilibre
des pouvoirs temporel et éternel. » (constat que
l’on élargira à tout territoire ayant subi l’ethnocentrisme
paternaliste et le joug arrogant de ceux qui se sont cru investis
d’une mission prétendument divine ou du moins dictée
par leur bon cœur.) L’auteur va ainsi dans le sens des
historiens ; Colette Braeckman (auteure de Rwanda, histoire
d’un génocide, Fayard, 2004), qui signe
un article passionnant dans Manière de voir consacré
aux génocides dans l’histoire (Le Monde Diplomatique,
août-septembre 2004) l’explique ainsi : Les colons belges,
en offrant le pouvoir à la minorité Tutsi, puis en
le leur retirant à l’indépendance pour le confier
aux Hutus, sont les grands complices (avec la France) du génocide
: marginalisés, écartés de la vie politique
et des postes à responsabilité, massacrés ou
chassés, les « cancrelats » Tutsis se
réfugient dans les pays limitrophes, préparant, au
fil des années, une contre-offensive (les armées du
Front Patriotique Rwandais) ; la guerre est déclenchée
en octobre 1990 (la France dans le camp du gouvernement rwandais),
mais « un autre mouvement se dessinait » écrit
C. Braeckman, « qui échappa à bien des observateurs
étrangers : la préparation du génocide. »
S’ensuivent des exactions commises contre les Tutsis demeurés
au Rwanda, des appels de la Radio libre des mille Collines, puissant
outil de la propagande gouvernementale, la formation « militaire
» et psychologique des futurs génocideurs, la distribution
d’armes à la population Hutu – des faits qui
ont fait l’objet de rapports des organisations de défense
des droits de l’homme… autant de signes ou de preuves
qui auraient dû alerter la France et la Belgique mais que
les dirigeants de ces nations démocratiques ont refusé
d’entendre.
On lit tout cela dans Moisson de crânes et
plus particulièrement dans La cavalcade, le monologue
d’un Hutu utopiste, homme « ordinaire » qui, sous
couvert de désir d’émancipation, en appelle
à la purification par le meurtre : « Le Rwanda,
entièrement nettoyé, sera propre et vierge comme aux
premiers jours de la création. Rien que des collines d’ossements
à faire brûler lentement. Et maintenant, chantent les
machettes. »
L’écriture
de Waberi se fait abrupte, sèche et saccadée, ses
textes sont peuplés de fantômes et de visions cauchemardesques,
riches en images glaçantes, implacablement paradoxales, et
les évocations des beautés naturelles du Rwanda renforcent
l’absurdité du génocide : «Petit pays
tout en escarpements, collines, vallées et lacs, aujourd’hui
mué en terre de peines et d’ossuaires.»
; de même, «sur le chapitre de la météo
au moins, l’enfer est bien loin du Rwanda (…) le paysage
tout entier a l’avant-goût du paradis à mes yeux
» ; pour l’auteur, «le paradis a toujours
eu une robe de verdure comme on la trouve sur le mont Kigali.
»
Moisson de crânes est un beau recueil
; mais prendre appui sur un carnage à des fins poétiques
est-il légitime ou louable, se demanderont certains…?
Là n’est pas l’intention de l’auteur et
si l’ouvrage produit un écho prolongé qui hante
nos esprits, c’est bien parce que sa voix n’est pas
celle de l’analyste, du politicien ou de l’historien
(quelque sérieux que soit ce dernier), mais celle du poète
qui, mieux que les précédents, interroge l’humain
qui est en nous au travers de milliers de tragédies individuelles
et collectives ; en parvenant par exemple à créer
une empathie entre le lecteur et Marie-Immaculée, seule rescapée
d’une famille de dix personnes, et dont l’unique compagnon
est un chien engraissé « avec de la chair de génocide.
On dit qu’il aurait mangé des membres de la famille
». Elle le garde près d’elle car lui aussi
« a échappé à la mort »,
alors que « les jeunes soldats ont tué tous les
chiens mangeurs de cadavres. » Ce témoignage,
extrait du récit Et les chiens festoyaient
porte en lui tous les paradoxes du génocide – tout
bourreau, volontaire ou manipulé, serait en réalité
la victime d’un autre bourreau, qui lui-même…
cercle infernal qui infirme l’idée qu’il existerait
« deux types d’hommes (…) l’un radicalement
bon et l’autre foncièrement mauvais.» En
amont, dans un passage décrivant le retour à l’état
sauvage d’animaux pourtant domestiqués, se lit en filigrane
le caractère contre-nature des hommes devenus des bêtes,
alors que les animaux calquent leur comportement sur celui de leurs
maîtres : « L’instinct de chasseur des chiens
s’est réveillé à la vue des flots de
sang. Depuis, une seule loi : celle de la meute. ».
Loin de l’essai
géopolitique mesuré ou de l’analyse sociologique
structurée, Moisson de Crânes
déconstruit le processus humain de la barbarie, ce «
voyage sans escales, au plus loin de l’inhumanité
», à l’aune de ce que Waberi observe sur
place et de ce qu’il connaît de la situation : pourrait-il
en être autrement ? Comment demeurer froidement scientifique
quand il s’agit de dénombrer les cadavres ? Raconter
l’insupportable requiert un appel à l’émotionnel,
du désespoir à la colère. Faute d’être
objectif, l’écrivain prête sa voix aussi bien
aux victimes qu’aux bourreaux, et sans jamais excuser ces
derniers, s’acharne à comprendre ; après une
visite à la prison de Rilima, où sont détenus
des génocideurs, constatant amèrement qu’ils
«s’adonnent à des activités on ne
peut plus humaines», qu’aucun d’entre eux
ne semble se repentir, il est contraint de se tourner « vers
le passé et les rescapés du génocide des Juifs
pour tenter de trouver une explication ou ce qui en tiendrait lieu.
» ; de citer Primo Levi, à propos des «
exécuteurs zélés d’ordres inhumains »,
des « hommes ordinaires ». Personne n’est
donc à l’abri (de la barbarie de son voisin ou de sa
propre haine), tout pourrait recommencer… en témoigne
le récit intitulé Bujumbura Plage, carnet
de voyage au Burundi ; un pays gouverné par « la
junte militaire aux mains d’un état-major tutsi radical
», une situation politique « qui rappelle,
en miroir, ou en négatif si l’on préfère,
l’impasse rwandaise qui a conduit au génocide. »*
Nul espoir, donc, face aux résurgences génocidaires
? L’humanité serait-elle vouée à répéter
inlassablement les mêmes fautes ? Seuls les mots qui décrivent
l’horreur ont le pouvoir de la transcender et ainsi laisser
une empreinte sur nos esprits, ce qu’Abdourahman A. Waberi
fait ici brillamment.
Blandine
Longre
(janvier 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

* lire,
à ce sujet, l'article Spectre
de génocide au Burundi de Barbara Vignaux (Monde
Diplomatique - octobre 2004)
du
même auteur : Transit,
Gallimard, Continents Noirs, 2003
http://waberi.free.fr
http://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/rwanda
http://www.interdits.net/2000nov/rwanda4.htm
http://www.gnammankou.com/waberi_courage-belge.htm
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