Transit
Gallimard, Continents Noirs, 2003

 

 

Collage franco-africain

"Quand on déroule l'allant d'une histoire, tout dépend de l'enchaînement des parties, l'enchâssement des séquences, le surgissement du hasard, le bon usage du catalogue et de la série. L'ordre le plus naturel saute rarement aux yeux. Il se fait par détours, par calculs approximatifs, par le compas des ellipses, donc par répétitions renouvelées. Il faut saisir le souffle dans la bousculade des voix narratives, c'est tout."
Si le lecteur veut suivre les conseils d'Alice, l'une des narratrices de Transit, c'est donc au hasard et à son intuition qu'il se fiera pour aborder ces récits mêlés, qui dévoilent quelques pans d'une Afrique désordonnée, exsangue (suite logique des traumatismes successifs — colonisation, décolonisation, guerre civile et tribale, etc.), l'auteur se concentrant ici sur son pays d'origine, Djibouti.
Ces visions se déroulent à travers les regards croisés de deux exilés qui débarquent à Roissy, le "paradis des blancs" : Bachir Assoweh et Harbi, qui arrivent là avec une histoire à raconter, intime et politique tout à la fois : "On croit que les migrants sont nus quand ils arrivent sur une nouvelle terre au bout de leur odyssée, les migrants sont pourtant gros de leurs histoires personnelles, lestés de celle que l'on dit collective." confie Harbi.
Bachir est un ancien "mobilisé", il a combattu les rebelles pour le compte d'un gouvernement corrompu, qui n'hésite pas à recruter des enfants et le jeune homme nous fait part d'exactions, de crimes qui pour lui, victime et bourreau tout à la fois, n'en sont pas : "je dis la guerre c'est trop bon" est la devise de ce jeune garçon enrôlé très tôt. Il a choisi un surnom... "Benladen", en hommage à " l'homme le plus wanted de la planète" : "Benladen c'est plus grand bousilleur des riches. Sa grosse tête avec belle barbe, c'est la plus chère du monde. Ça vaut cinquante millions de dollars. A côté, notre nouveau président c'est pipi de vieux chameau." La prose imagée et pittoresque de Bachir est un excellent mixe d'innocence et de bon sens qui sonne toujours juste, d'inconscience cruelle et de virulence presque enfantine et elle nous arrache de nombreux sourires en dépit du contenu terrifiant de son récit, toujours lucide et souvent édifiant : il est celui par qui arrive le pathos, témoin et acteur d'une tragédie qui se retourne contre lui ; sa voix est à double tranchant, satiriste et dupe tout à la fois, l'auteur se jouant de sa naïveté pour mieux atteindre à l'absurdité même de la guerre ; son discours, emberlificoté à souhait, enrichi d'excellentes métaphores footballistiques qui montrent toute l'étendue de son talent d'observateur, est aussi l'illustration de la pagaille politique et militaire qui règne à Djibouti.

Face à Bachir, Harbi, l'intellectuel qui a tout perdu et qui nage entre deux eaux, entre deux continents, entre son bonheur passé et le drame qui vient de toucher sa famille, entre deux histoires ; celle de ses années estudiantines en France et celle de sa vie à Djibouti, où il est revenu accompagné d'une Bretonne, Alice, plusieurs années auparavant. Les rares incursions narratives de Harbi sont relayées par des voix fantômes, celle d'Alice, la déracinée volontaire, qui avait quitté la France pour l'amour d'un homme et pour découvrir un autre univers ; celle d'Abdo-Julien, leur fils unique, "mort-né dans sa dix-septième année, esprit errant", et celle d'Awaleh, le grand-père nomade.

Superposition, entrelacs et accumulation de voix hétérogènes et pourtant indissociables posent un éclairage fluctuant sur les liens franco-africains à travers plusieurs histoires intimes ; l'écriture est sans entraves, libérée et libératrice, et le poète construit un monde où il peut tout se permettre, tant du point de vue langagier que du point de vue des idées énoncées : car Transit est une attaque politique virulente transmise par le biais de la satire et le beau sens logique de Bachir, qui n'a jamais connu que la misère, comme lorsqu'il nous livre ses sentiments sur l'Afrique : "Le monde entier, il dit : Somaliens, Africains, tout ça c'est des sauvages qui font guerre civile tout le temps. Il faut nous comprendre. Qu'est-ce que tu veux faire quand politiciens-là ils ramassent toutes les gamelles et toutes les popotes ? Quand ils te mangent la peau sur la nuque. Tu prends fusil, c'est tout. (...) Il faut être sérieux et arrêter ces histoires de droidommes, droits de femmes, droits de bébés. Nous aussi, on a droit à la belle vie, non ?" Même chose, mais dans une autre langue, semble-t-il, quand Harbi décrit le désarroi et les épreuves des exilés : "Silence dans la salle d'embarquement qui a vu tant de départs et de retours, tant de séparations et de rencontres, tant de présences et d'absences. Cargaisons d'exilés, théâtre de cruauté et d'amertume."

L'ensemble est tour à tour drôle et poignant, incisif et poétique, un roman atypique qui tente de percer quelques-unes des énigmes qui sont au coeur des liens intimes entre l'Afrique et la France ; un récit qui dévoile le combat littéraire sans répit d'un écrivain de l'entre-deux qui déclarait, dans un texte publié dans Libération : "Les relations franco-africaines ne seront définitivement apaisées que le jour où (...) la mémoire coloniale sera recouvrée, reconnue et acceptée par l'ensemble des protagonistes, Français comme Africains. Pour l'heure, l'histoire bégaie et se refuse à panser les blessures laissées à vif. Pourtant, je suis convaincu que cette dernière refera surface tôt ou tard. (...) Je suis de ceux qui attendent patiemment la mise à plat de cette mémoire coloniale. Partout, je guette le moindre des soubresauts."

Blandine Longre
(juillet 2003)

du même auteur
Moisson de crânes
textes pour le Rwanda
Le Serpent à plumes, 2004

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