Collage
franco-africain
"Quand
on déroule l'allant d'une histoire, tout dépend de
l'enchaînement des parties, l'enchâssement des séquences,
le surgissement du hasard, le bon usage du catalogue et de la série.
L'ordre le plus naturel saute rarement aux yeux. Il se fait par
détours, par calculs approximatifs, par le compas des ellipses,
donc par répétitions renouvelées. Il faut saisir
le souffle dans la bousculade des voix narratives, c'est tout."
Si le lecteur veut suivre les conseils d'Alice, l'une des narratrices
de Transit, c'est donc au hasard et à
son intuition qu'il se fiera pour aborder ces récits mêlés,
qui dévoilent quelques pans d'une Afrique désordonnée,
exsangue (suite logique des traumatismes successifs — colonisation,
décolonisation, guerre civile et tribale, etc.), l'auteur
se concentrant ici sur son pays d'origine, Djibouti.
Ces visions se déroulent à travers les regards croisés
de deux exilés qui débarquent à Roissy, le
"paradis des blancs" : Bachir Assoweh et Harbi,
qui arrivent là avec une histoire à raconter, intime
et politique tout à la fois : "On croit que les
migrants sont nus quand ils arrivent sur une nouvelle terre au bout
de leur odyssée, les migrants sont pourtant gros de leurs
histoires personnelles, lestés de celle que l'on dit collective."
confie Harbi.
Bachir est un ancien "mobilisé", il a combattu
les rebelles pour le compte d'un gouvernement corrompu, qui n'hésite
pas à recruter des enfants et le jeune homme nous fait part
d'exactions, de crimes qui pour lui, victime et bourreau tout à
la fois, n'en sont pas : "je dis la guerre c'est trop bon"
est la devise de ce jeune garçon enrôlé très
tôt. Il a choisi un surnom... "Benladen", en hommage
à " l'homme le plus wanted de la planète"
: "Benladen c'est plus grand bousilleur des riches. Sa
grosse tête avec belle barbe, c'est la plus chère du
monde. Ça vaut cinquante millions de dollars. A côté,
notre nouveau président c'est pipi de vieux chameau."
La prose imagée et pittoresque de Bachir est un excellent
mixe d'innocence et de bon sens qui sonne toujours juste, d'inconscience
cruelle et de virulence presque enfantine et elle nous arrache de
nombreux sourires en dépit du contenu terrifiant de son récit,
toujours lucide et souvent édifiant : il est celui par qui
arrive le pathos, témoin et acteur d'une tragédie
qui se retourne contre lui ; sa voix est à double tranchant,
satiriste et dupe tout à la fois, l'auteur se jouant de sa
naïveté pour mieux atteindre à l'absurdité
même de la guerre ; son discours, emberlificoté à
souhait, enrichi d'excellentes métaphores footballistiques
qui montrent toute l'étendue de son talent d'observateur,
est aussi l'illustration de la pagaille politique et militaire qui
règne à Djibouti.
Face à Bachir, Harbi, l'intellectuel qui a tout perdu et
qui nage entre deux eaux, entre deux continents, entre son bonheur
passé et le drame qui vient de toucher sa famille, entre
deux histoires ; celle de ses années estudiantines en France
et celle de sa vie à Djibouti, où il est revenu accompagné
d'une Bretonne, Alice, plusieurs années auparavant. Les rares
incursions narratives de Harbi sont relayées par des voix
fantômes, celle d'Alice, la déracinée volontaire,
qui avait quitté la France pour l'amour d'un homme et pour
découvrir un autre univers ; celle d'Abdo-Julien, leur fils
unique, "mort-né dans sa dix-septième année,
esprit errant", et celle d'Awaleh, le grand-père
nomade.
Superposition,
entrelacs et accumulation de voix hétérogènes
et pourtant indissociables posent un éclairage fluctuant
sur les liens franco-africains à travers plusieurs histoires
intimes ; l'écriture est sans entraves, libérée
et libératrice, et le poète construit un monde où
il peut tout se permettre, tant du point de vue langagier que du
point de vue des idées énoncées : car Transit
est une attaque politique virulente transmise par le biais de la
satire et le beau sens logique de Bachir, qui n'a jamais connu que
la misère, comme lorsqu'il nous livre ses sentiments sur
l'Afrique : "Le monde entier, il dit : Somaliens, Africains,
tout ça c'est des sauvages qui font guerre civile tout le
temps. Il faut nous comprendre. Qu'est-ce que tu veux faire quand
politiciens-là ils ramassent toutes les gamelles et toutes
les popotes ? Quand ils te mangent la peau sur la nuque. Tu prends
fusil, c'est tout. (...) Il faut être sérieux et arrêter
ces histoires de droidommes, droits de femmes, droits de bébés.
Nous aussi, on a droit à la belle vie, non ?" Même
chose, mais dans une autre langue, semble-t-il, quand Harbi décrit
le désarroi et les épreuves des exilés : "Silence
dans la salle d'embarquement qui a vu tant de départs et
de retours, tant de séparations et de rencontres, tant de
présences et d'absences. Cargaisons d'exilés, théâtre
de cruauté et d'amertume."
L'ensemble est
tour à tour drôle et poignant, incisif et poétique,
un roman atypique qui tente de percer quelques-unes des énigmes
qui sont au coeur des liens intimes entre l'Afrique et la France
; un récit qui dévoile le combat littéraire
sans répit d'un écrivain de l'entre-deux qui déclarait,
dans un texte publié dans Libération : "Les
relations franco-africaines ne seront définitivement apaisées
que le jour où (...) la mémoire coloniale sera recouvrée,
reconnue et acceptée par l'ensemble des protagonistes, Français
comme Africains. Pour l'heure, l'histoire bégaie et se refuse
à panser les blessures laissées à vif. Pourtant,
je suis convaincu que cette dernière refera surface tôt
ou tard. (...) Je suis de ceux qui attendent patiemment la mise
à plat de cette mémoire coloniale. Partout, je guette
le moindre des soubresauts."
Blandine
Longre
(juillet 2003)

du
même auteur
Moisson de crânes textes pour le Rwanda
Le Serpent à plumes, 2004
http://www.gallimard.fr
http://waberi.free.fr
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