Instants magiques
Au cœur d’Instants de vie,
recueil de cinq textes autobiographiques, résonne une insondable
souffrance. Une douleur morale que Virginia Woolf, pourtant reconnue
et célébrée de son vivant pour son immense
talent novateur, n’a jamais vaincue, rongée par une
dépression qui la conduisit au suicide en 1941.
C’est dans l’histoire familiale de Virginia qu’il
faut chercher l’instant de vie capital qui la meurtrit à
jamais. Au centre de la famille, pièce maîtresse qui
fait tenir l’édifice, sa mère, Julia. Après
trop peu d’années d’un premier mariage parfait
avec un avocat, Herbert Duckworth, au cours desquelles trois enfants,
George, Stella et Gerald voient le jour, Julia assiste, impuissante
à la mort brutale de son mari — veuve éplorée,
elle perd la foi et décide de consacrer sa vie aux bonnes
œuvres. Contre toute attente, quelque temps plus tard, elle
épouse en secondes noces, Leslie Stephen, philosophe, journaliste
et écrivain, veuf et père d’une petite fille
attardée, Laura. Quatre enfants naissent de cette union :
Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian.
Les maternités successives n’empêchent pas Julia
de poursuivre ses multiples activités caritatives, «
elle semblait veiller, telle une sage Parque, sur la naissance,
la croissance, l’épanouissement et la mort d’innombrables
êtres autour d’elle… avec une notion très
claire de l’aide qu’il était possible et utile
de donner. » D’une resplendissante beauté
et « douée d’un pouvoir divin et d’une
intelligence divine », elle illumine au quotidien la
maison londonienne du 22 Hyde Park Gate et la résidence de
Saint Ives, en Cornouailles, au cours d’étés
enchanteurs, synonymes pour les enfants de liberté et d’harmonie.
Une magie éphémère…
Epuisée de tant donner, Julia s’éteint le 5
mai 1895 alors que Virginia a seulement 13 ans.
Cette perte, « le plus grand désastre qui pût
arriver », bouleverse l’équilibre familial
: « sa mort non seulement fit disparaître de notre
vue le personnage central, mais amena un tel déplacement
des rapports humains que la vie pendant longtemps parut incroyablement
bizarre.»
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Dans
Réminiscences (1907) adressé
au fils aîné de Vanessa et Une esquisse
du passé, écrit 33 ans plus tard,
quelques mois donc avant sa propre mort, Virginia évoque
les années de bonheur qui ont précédé
la disparition de Julia, et la nouvelle organisation familiale
qui lui a succédé, le rôle de chacun se
trouvant fortement modifié. Elle explique également
le très difficile processus de reconstruction qui l’attendait.
« Elle m’obséda jusqu’à
l’âge de quarante-quatre ans. Puis… je composai
La promenade au phare. J’écrivis
le livre très vite. Et quand il fut écrit, je
cessai d’être obsédée par ma mère.
Je n’entends plus sa voix, je ne la vois plus.
» L’écriture-thérapie connaît
cependant des limites, elle ne répare pas les dégâts
psychiques et ne guérit pas non plus Virginia de sa
fragilité nerveuse. |
Au
fil de ces deux confessions tout à fait passionnantes, Virginia
Woolf offre un tableau tendrement réaliste de ses proches,
tout en proposant une très belle réflexion sur son
art. Le passé lui offre aussi une vaste gamme de sons et
de couleurs, qu’elle unit subtilement – à mi-chemin
entre lyrisme et synesthésie impressionniste.
« Si j’étais peintre, je rendrais ces premières
impressions en jaune pâle, argent et vert… des sons
sortiraient de tel pétale ou telle feuille – des sons
indissociables de l’image. »
Le ton est plus léger dans les trois derniers textes –
destinés en effet à être lus à haute
voix devant un public privilégié, les amis intimes
du groupe de Bloomsbury réunis au sein du Memoir Club, fondé
en 1920.
Reprenant
l’histoire familiale à peu près là où
Une esquisse du passé l’abandonne,
22 Hyde Park Gate contient des passages
fort drôles dans lesquels sont décrits les efforts
infructueux de George, un bellâtre mondain pour faire entrer
ses demi-sœurs dans le beau monde. Farouchement attachées
à leur indépendance, Vanessa et Virginia refusent
l’hypocrisie ambiante et les principes victoriens qui corsètent
toujours la bonne société. Le déménagement
des deux sœurs au 46 Gordon Square annonce une nouvelle ère
– celle de l’épanouissement intellectuel et des
amitiés fertiles — relatée dans Le
Vieux Bloomsbury et Suis-je une snob?
qui permettent d’apprécier la totale liberté
de penser de leur auteure.
Remarquable de pudeur et d’intensité, Instants
de vie, tout en éclairant l’œuvre
de Virginia Woolf d’une lumière nouvelle, constitue
le témoignage émouvant et précieux d’une
femme incomparable.
Florence
Cottin
(avril 2006)
Florence
Cottin,
titulaire d'une maîtrise de littérature américaine
à Paris III, professeur certifié, enseigne l'anglais
depuis 15 ans. Elle collabore également à parutions.com,
toujours dans son domaine de prédilection - les auteurs anglophones.

lire
aussi
Hyde
Park Gate News - The Stephen Family Newspaper
Virginia Woolf, Vanessa Bell, with Thoby Stephen
Hesperus Press, 2005
http://www.editions-stock.fr/
http://www.smith.edu/libraries/fyi/woolf.htm
http://www.virginiawoolfsociety.co.uk/index.html
http://www.utoronto.ca/IVWS/
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