Arnaud Quéré

Un air de paradis
Des Ronds dans l’O, 2007

Echec & automates, tome 1
( scénario de Philippe Ségard)
Carabas, 2005

Le Manchot
collection Les Petits chats carrés, Carabas, 2007

 

 

 

Roman graphique, bande dessinée, album jeunesse...

On a découvert Arnaud Quéré avec une histoire très différente de celle qu’il nous raconte aujourd’hui dans ce bel album. C’était dans Echec & automates, une série de trois albums publiés chez Carabas entre 2005 et 2006, entraînant les lecteurs dans un univers étrange, onirique, poétique mais profondément humain.
Dans Un air de paradis, il est essentiellement question de l’humain aussi, même si paradoxalement, peu d’humains apparaissent dans les cases au début de cet album intimiste, tout en noir et blanc, qui montre les lieux et les objets qui l’ont marqué à jamais. Il repose sur le souvenir : « Je me souviens du jour où mon grand-père avait demandé à mon oncle Lucien de lui fabriquer une pancarte pour poser sur le portail de sa ferme. » C’est la première case de l’album sur laquelle est dessiné un portail fermé de part et d’autre d’un mur de pierre et une pancarte accrochée « Chien méchant. Ne pas entrer. Appeler SVP. »
Avec Arnaud qui se souvient et qui appelle les moments de son enfance, on entre dans la ferme, on fait la connaissance du berger allemand, Gaston, toujours à la chaîne, au pied de l’escalier qui monte aux appartements. Puis, on part à trois kilomètres de là, dans la maison où habitaient ses grands-parents, et où avec ses deux frères, Cédric et Grégory, il passait toutes les vacances d’été. Cela se passait dans les années 1980, dans la campagne lyonnaise « à une époque où les routes n’étaient pas encore goudronnées. »

Il y avait le café-restaurant que les grands-parents tenaient et leur clientèle d’habitués, dont certains ne crachaient pas sur leur canon de rouge ; l’odeur des confitures ; le terrain de boules où l’on jouait à la lyonnaise (parce que « la lyonnaise est à la pétanque ce que le bridge est à la belote ») ; la cour ombragée par le tilleul ; la cabane à étage construite par le grand-père ; la vieille Juva4 dans laquelle les trois frères ont parcouru en jeu des milliers de kilomètres, et la table de ping-pong. Et puis, un peu plus loin, les champs, les bois, le ruisseau avec ses têtards, les animaux : « le plus grand terrain de jeu qu’un enfant puisse rêver.».

Et puis bien sûr, il y avait les humains, dont Arnaud parle avec infiniment de tendresse et de respect : son grand-père qui s’occupait de la ferme, qui avait un taureau qu’il promenait en laisse et deux magnifiques tracteurs où se juchaient les gamins, sa grand-mère Jeanne, la grand-mère idéale, son père Lucien, le libraire qui lui a communiqué son amour des livres, sa mère Madeleine, l’infirmière, ses frères avec lesquels il partait en voyage imaginaire et se livrait à de gigantesques batailles d’eau au plus chaud de l’été, les oncles, les tantes …

Cet album est beau, parce que qu’il raconte des émotions simples et authentiques, dans lesquelles beaucoup de lecteurs peuvent s’immerger et se reconnaître. Il y est question de l’enfance, qu’Arnaud Quéré évoque en utilisant le regard de l’enfant qu’il a été, un enfant aimé, un enfant qui a eu un lieu magique pour jouer, pour rêver et pour grandir. Un lieu qui a peut-être disparu physiquement comme les gens qui le peuplaient, mais qui reste très présent en lui, grâce auquel, sans aucun doute, il s’est construit et où il a pu ancrer une partie de sa vie d’adulte. Alors forcément chacun peut y retrouver sa propre enfance et se rappeler son propre «air de paradis ». Le récit est enrichi d’une jolie préface d’Edmond Baudoin et d’un carnet de photos et de commentaires.

 


Echec & automates, tome 1, de Philippe Ségard pour le scénario et de Arnaud Quéré pour le dessin, Carabas, 2005

Dans une cité imaginaire tout entière dédiée aux horloges, les habitants, bien moins nombreux que les pendules, se nourrissent d'oiseaux qu’ils pêchent sur des barques amarrées dans le ciel. Les racines des arbres envahissent les bâtiments et l'eau a déserté les canaux. C’est dans ce monde étrange que vivent Nonnette et son mari, préparant durant la morte saison l'arrivée des touristes : elle peint des masques tandis que l’homme, aux allures de vieux loup de mer, inlassablement règle chaque pendule à automates. Mais, un jour, l’équilibre se rompt et la mécanique fragile de la vie se dérègle : Nonnette meurt et laisse à son homme éploré un bébé doté d’une tête énorme. Le père et le fils apprennent à se connaître et vont finir par s’apprivoiser...

Segard et Quéré parviennent à créer dans ce premier album un univers extrêmement poétique, qui laisse aux lecteurs la part belle à la rêverie. Les relations entre le père et le fils sont aussi très joliment racontées, avec une économie de mots mais avec énormément de tendresse. Ces deux personnages sont attachants et touchants. Quant au décor dans lequel se déroule cette histoire onirique, il est magnifique et toujours surprenant. Une vraie réussite !
Le tome 2 s’intitule Ailleurs n’existe pas (2005) et le tome 3 : Si les mots ont une âme (2006)

 

Arnaud Quéré est aussi l’auteur d’un petit album carré pour enfants, qui vient de paraître chez Carabas, dans la collection Les Petits chats carrés. L’album cartonné au format 17x17, qui s’intitule Le Manchot, s’adresse aux enfants à partir de 5, 6 ans. Il s’agit d’une bande dessinée animalière, sans texte aucun hormis les onomatopées qui forment la bande son. Le héros est un manchot, clown de son état, qui travaille dans un cirque en compagnie d’autres animaux : rhinocéros, éléphant, pieuvre, lapin, vache et autre souris.

Notre manchot est clown et jongleur et son emploi n’est guère facile : il reçoit des tartes à la crème en plein bec, que lui assène avec une belle énergie son partenaire, le rhinocéros au melon vert. Le manchot n’aime plus les pâtisseries et trouve le monde du cirque bien cruel, qui rit tant à ses dépens. Pourtant, le clown encaisse parce qu’il est là pour cela et qu’il doit faire son métier de clown avec amour et respect. Il sait qu’il n’est pas la vedette. Pourtant lorsque le feu se déclare sous le chapiteau, mettant le cirque entier en danger, le manchot réagit vite, son adresse à manier les tartes si détestées ne sera pas inutile alors …

Voici une jolie fable, à la fois tendre et cruelle, sur la condition de l’artiste, sur la manière aussi de provoquer le rire, parfois au dépens des autres, sur le respect que l’on accorde aux autres et à soi même. Arnaud Quéré raconte cette histoire sans paroles de manière très dynamique, vivante, avec des cases carrées très colorées, très gaies, et un découpage dynamique qui privilégie le mouvement.
Une histoire que même les jeunes enfants, qui se savent pas encore lire, peuvent apprécier, lire et relire.

Catherine Gentile
(décembre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

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