Vol, Envol
traduit de l'allemand par Bernard Friot
(T. Magnier, 2004)
roman adolescent

 

« On ne peut pas retenir celui qui veut sauter. »

Dolorès, dite Dole, héroïne de ce roman, s’apprête à célébrer ses 12 ans. C’est déjà un « âge de réflexion », mais là, dans cette famille un peu spéciale, c’est en plus le moment où «l’apprentissage» terminé, on devient un adulte et on est « introduit dans la confrérie » !… Oui, mais Dole est « gémeaux », et sa mère assure que les personnes nées sous ce signe peuvent générer le chaos en raison d’un perpétuel conflit intérieur… Et la jeune fille déclenche en effet un grand chambardement familial : Monika Feth en propose ici le récit, avec une bonne dose d’humour habilement traduite par Bernard Friot.

« La famille, c’est le plus important », et celle-là, c’en est une plutôt originale : une véritable association corporative dont tous les membres sont réunis sous le même toit, tous obéissant aux mêmes lois. Le grand-père paternel Léo, la grand-mère Genoneva, le père Poldi, la mère Isadora, le fils aîné Freddie, 16 ans, les 2 filles Dole, 12 ans et Henri ( ! ) 7ans, le petit dernier Tris, 5 ans, l’oncle Kunibert, la tante Arabell, et aussi Ludmilla venue d’on ne sait où : tous forment une tribu très fermée. Le secret qui les lie, c’est leur « métier » de « pickpocket », une tradition ancestrale. Mais attention ! ce ne sont pas des « voleurs », ça c’est un mot « tabou », pas chapardeurs, pas filous, non ! Plutôt brigands du style Robin des Bois, sauf que, comme dit Freddie, sa famille, elle, ne redistribue pas l’argent dérobé…

Freddie justement, se rebelle ; il veut gagner honnêtement sa vie, il décide d’entrer en apprentissage chez le coiffeur local. Quel affront ! devenir « coupeur de cheveux » ! Léopold 1er et Léopold 2 (Léo et Poldi) le jettent dehors : qu’il se débrouille, c’est un renégat… Dole, tendrement attachée à son grand frère, se retrouve tiraillée entre lui et sa famille ; et Freddie tente de la convertir : « Tu es ligotée par cette vie ! »… Pourtant, elle a plutôt du talent dans le « métier » ! Elle sait observer, attendre, elle excelle à faire le leurre, elle respecte scrupuleusement les « commandements » essentiels.C’est alors qu’apparaît Jonas : il va semer « une belle pagaille ». Dole le rencontre par hasard, avant son anniversaire ; elle l’invite même, mais il ne vient pas… et Dole est très malheureuse. Jusqu’à présent son « épuisante » famille ne lui a pas laissé le temps d’avoir des amis, et elle s’aperçoit seulement maintenant qu’il lui manquait quelque chose. Pour lui, elle aurait bien envie d’être « honnête », elle aimerait lui parler des « affaires » de sa maison. Seulement voilà, au regard des préceptes familiaux, la profession du père de Jonas le rend infréquentable.
De là naît le conflit intérieur de Dole : comment faire pour concilier l’attachement à sa famille, l’amitié pour Freddie, l’amour naissant pour Jonas ? Elle aime les secrets, mais elle étouffe, elle doute, elle commence à transgresser les règles de la tribu, elle devient maladroite, et voilà qu’elle perd le don de « voler »… Parallèlement, elle développe une énergie prodigieuse à rechercher ce qu’elle veut vraiment : c’est sûr, elle aime sa famille mais elle aspire aussi à se débrouiller seule, à « s’envoler » : « On ne peut pas retenir celui qui veut sauter. Et c’est à lui de décider où il veut sauter ».

Le jeune lecteur adolescent suit la réflexion de Dole, s’interroge et doute avec elle. Vol, envol est un récit alerte ; Monika Feth parvient à traiter le conflit des générations avec légèreté et drôlerie. Elle donne aux femmes de la famille un rôle important dans l’évolution et l’issue de l’histoire. L’illustration de couverture, signée Antoine Guilloppé, donne la couleur du roman : le vert, comme la mèche de cheveux que Dole finit par arborer pour affirmer sa transformation, c’est l’espérance, le renouvellement, et c’est aussi la paix. Dole espère devenir honnête, elle espère avoir des amis, elle trouve le moyen de se libérer des contraintes ancestrales, elle gagne une ouverture sur le monde et elle réconcilie son entourage. Finalement ça vaut la peine de bousculer un peu les traditions !

Martine Falgayrac
(janvier 2004)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

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