Film français, italien, suisse, arménien
de Hiner Saleem (2003)

durée : 1 h 28
sortie 31 mars 2004


avec Romen Avinian, Lala Sarkissian et Ivan Franek.
Meilleur film de la sélection «Controcorrente » du Festival de Venise 2003.

 

Au Kurdistan, l’abus de santé est dangereux pour la vodka


Du fin fond de l’Arménie enneigée, une chronique digne, édifiante bien qu’inachevée.

D’un blanc éclatant, amoncelée à perte de vue, des montagnes jusqu’au bord de la (seule) route principale, la neige tient la vedette tout au long de Vodka Lemon. La caméra ne semble retenir qu’elle ou presque, souvent luisante au soleil, parfois rugueuse en bourrasques. Aux esprits français tempérés, il faut donc un temps raisonnable d’acclimatation pour pénétrer une saison, un pays et une ambiance… kurdes, en un mot.
Accueilli dans le désert par quelques personnages emmitouflés, raidis par le grand froid et davantage encore par le désœuvrement total, le regard veut d’abord bousculer les images de paysages splendides si calmes et reculés. Toute aussi dépaysée, l’oreille peut très bien se lasser de la lente prononciation de l’arménien, du russe et du kurde, une langue tout juste introduite à l’écran par le pionnier Hiner Saleem (trois œuvres en six ans).

Mais heureusement, à la blancheur envoûtante des décors répond celle des cheveux et de la barbe d’Hamo, repère visuel essentiel plutôt que personnage principal. De fait, au «Vodka Lemon», bicoque irréelle de planches et de bouteilles (le «Bagdad Café» arménien), le récit, compliqué, fait la part belle aux visions, des figures limpides jusqu’au symbolique. Ainsi du vieux Hamo se dégagent la droiture et l’honnêteté profonde des Kurdes arméniens. Ces qualités semblent chères à Hiner Saleem. Très motivé, le réalisateur invite le cinéma dans la région de son enfance, ou plutôt sa jumelle (impossible de filmer en Irak à la fin de l’hiver dernier !).
Derrière une histoire complexe à l’intrigue à peu près nulle (avec notamment la lecture, sur la tombe de la mère, des lettres du fils exilé en France, un mariage arrangé en porte-à-faux, à l’opposé d’un amour cousu de fil blanc et noué à la fermeture du bar éponyme du film), bref sans queue ni tête précises, Saleem envoie, tout de même, tant de signes clairs ! Par la chronique, le vécu sublime des plans habiles, séparés par de belles transitions.

Bonheur de cinéma coupé en tranches de vie

Fumer en plein air — par moins vingt ! — seul sur sa chaise, devant la maison aux fenêtres ouvertes, boire à la mémoire de l’Union soviétique dans une flasque marquée de l’étoile rouge, porter jusqu’au marché en ville ses ultimes meubles, un à un, sur le dos — au risque de se renverser comme une tortue ! — pour une poignée de dollars et un bouquet de fleurs fluo, monter dans un bus limite carrossé, apparemment froissable comme une cannette, avec le sourire du quotidien comme passager… Vodka Lemon le donne à voir, et bien plus encore. Sans le prétendu réalisme documentaire archi-connu, sans le style carnet de route abonnement des reporters, mais plutôt dans un bonheur de cinéma, Saleem met le pays en scène dans son bon fond comme dans ses plus gros paradoxes, tels que ces amoureux au cœur tendre, intraitables avec les femmes.

Alors bienvenue au Kurdistan ! La restitution régionale relève du grand art, celui de représenter la vie en général. Vodka Lemon offre l’impression délicieuse de sentir le film en train de se faire. Au plaisir de partager l’aventure humaine du tournage épique s’ajoute celui de regarder les traits d’une société se préciser, fidèles à la réalité ou au goût de l’artiste. Ancien portraitiste, Hiner Saleem s’applique à bien connaître son sujet, à le dessiner avec le plus d’exactitude possible, pour ensuite s’amuser avec les images obtenues, les animer, et enfin y accoler des voix, des violons, des tambours et autres balalaïkas… Et une «Vodka Lemon», une !

François Cavaillès
(mars 2004)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

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