|
Tous coupables !
| 
|
«
Vous avez compris le message de la pièce ? »,
demande l’un des personnages. « Bien sûr,
répond son interlocuteur. Mais vous voyez… Il
y a plusieurs niveaux de compréhension. Chaque niveau
a son rythme… sa nuance… petit à petit…
».
Alors ? Selon un premier niveau, on a affaire à une
pièce où l’absurde sert la satire : un
tribunal (juge, défenseur, procureur, greffier), une
brochette de neuf témoins successifs, un accusé
muet qui va être condamné à mort pour
on ne sait quoi : parce qu’il se tait, parce qu’il
est là, parce qu’il est ce qu’il est –
ou n’est pas ce qu’il n’est pas, ou est
susceptible d’être ce qu’il pourrait être
– , parce qu’il ne se dit pas lui-même coupable…
On reconnaît là, bien sûr, la substance
des procès staliniens, de tous les procès intentés
par les régimes totalitaires et au cours desquels juges,
greffiers, défenseurs même deviennent des pantins
manipulés par l’accusation.
|
Si l’on
pousse plus avant l’exploration, on s’aperçoit
vite que la mascarade concerne tout le monde – le tribunal,
les témoins, les spectateurs, la foule extérieure,
le genre humain dans son ensemble – tout ce qui existe, et
qui finalement se voit condamné à la négation
absolue, éternelle. Seul un « clochard aveugle »,
personnage récurrent des pièces de Visniec, pourra
faire un ultime constat : « Vraiment rien ni personne…
Je suis pour de vrai seul au monde… ».
Le monde est
un théâtre, c’est bien connu. Parodie de justice,
Le spectateur condamné à mort est
une parodie de pièce, une parodie du monde. Tout s’y
confond, acteurs, auteur, metteur en scène, spectateurs,
juges, accusés, accusateur, défenseur et témoins.
Le monde entier est un vaste tribunal où chacun tente d’effacer
la présence de l’autre, et par là même
d’effacer sa propre présence ; la représentation
théâtrale, opération cathartique absolue, est
une gageure : représenter des êtres qui font tout pour
se purger non seulement du mal contenu en eux, mais aussi de leur
propre existence.
Ecrite en roumain
en 1984 (période fort critique pour les écrivains
du pays), créée en sa langue d’origine en 1992
à Iasi (Jassy), la pièce fut représentée
pour la première fois en France en 1998 (Festival off d’Avignon).
Comme les autres pièces de Matéi Visniec, elle mériterait
de nombreuses autres représentations : du vrai théâtre
d’aujourd’hui – et de tout temps.
Jean-Pierre
Longre
(novembre 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

Editions
l'Espace d'un instant (Maison d'Europe et d'Orient)
3 passage Hennel - 75012 Paris
http://www.sildav.org
Page
thématique : Ecrits franco-roumains
Du
même auteur
Richard
III n’aura pas lieu - La machine Tchekhov - La femme-cible
et ses dix amants
Lansman, 2005
Attention
aux vieilles dames rongées par la solitude, Lansman,
2004
Petit
boulot pour vieux clown, Cie de l'Oeil Nu (2005)
Du pain plein les poches
et autres pièces courtes, Actes Sud – Papiers,
2004
http://www.theatre-contemporain.net
|