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La
vie, le temps, les personnages et leurs auteurs
La collection
« La preuve par trois » des éditions Lansman
s’enrichit de trois volumes de Matéi Visniec, dramaturge
franco-roumain qu’il n’est plus besoin de présenter,
ni en France ni en Roumanie (ni ailleurs, puisque ses pièces
sont jouées dans de nombreux autres pays). Une trilogie ?
En quelque sorte, mais une trilogie dont l’unité tient
essentiellement au système référentiel : trois
visites rendues, dans un esprit chaque fois différent, à
des auteurs ou à des traditions du théâtre.
Richard
III n’aura pas lieu met en scène la mise
en scène, ou la tentative de mise en scène sous un
régime totalitaire : Meyerhold, voulant monter la célèbre
pièce de Shakespeare, se heurte à une censure de plus
en plus cauchemardesque et de plus en plus absurde, incarnée
par des Commissions de toutes sortes, qui vont jusqu’à
inclure parents, femme et enfant (un monstrueux « camarade
bébé »). Tout est remis en cause, même
le choix de la pièce, même les silences qui rythment
le texte, par la voix même de l’autocensure : «
Moi, Vsevolod Meyerhold, communiste de la première heure,
j’ai fait preuve d’insolence citoyenne rien que par
le choix de cette pièce mise en silence ». Pas
de silence, donc pas de jeu possible, pas de pièce : le vide.
La remise en cause est celle du théâtre même.
La
machine Tchekhov, nettement moins satirique, est,
disons, moins directement tragique, même si la mort est au
rendez-vous. Mais l’agonie de l’écrivain permet
de rassembler autour de lui les personnages de quelques grandes
pièces, La cerisaie, Les trois sœurs, Ivanov, Oncle
Vania. Voilà l’occasion de méditer sur
la destinée, sur la maladie, et aussi sur l’écriture,
«dans le sens profond du mot » : « L’écrivain
qui veut transmettre à tout prix un message défigure
son œuvre. Montrez la vie sans essayer de rien prouver. C’est
l’écrivain qui doit être au service du personnage
et non le personnage au service de l’écrivain ».
Et les questions se posent : les personnages vieillissent-ils ou
restent-ils toujours jeunes ? Meurent-ils ou demeurent-ils en vie?
Se parlent-ils vraiment, ou leurs voix se superposent-elles sans
se fondre ? Dans des « Notes de l’auteur »,
Matéi Visniec tente de s’expliquer : « Tous
les personnages de Tchekhov font partie, d’ailleurs, de la
même famille de gens en détresse, ils tournent ensemble
sur les chevaux de bois du même carrousel des destins brisés
».
Des destins
brisés, il semble bien qu’il y en ait aussi, à
foison, dans La femme-cible et ses dix amants.
Une fête foraine s’installant sur une place publique,
une « Maison des Horreurs », un « inspecteur
chargé de la sécurité des installations foraines
», une « femme qui a un couteau enfoncé dans
l’œil gauche », un « Animal qui
ressemble parfaitement à l’homme », et –
abrégeons – un flot de personnages soumis à
la menace d’une gomme géante, à leur propre
délire, disparaissant, réapparaissant, se posant la
question – et la posant au lecteur/spectateur : « Vous
êtes plutôt chaussure ou plutôt parapluie ? »
; question qui, sous des dehors déconcertants, pose celle
de la mémoire et de la vision du monde. Au milieu du désordre
grandguignolesque, un « conteur » vient périodiquement
tenter de faire le point, de donner des nouvelles des disparus,
de nous faire retrouver l’ordre des choses et du temps.
Le théâtre
de Matéi Visniec joue avec la tradition, en s’appuyant,
ici, sur Shakespeare, Tchekhov, le Grand Guignol (ou le théâtre
surréaliste d’un Roger Vitrac, par exemple) ; il joue
au sens plein du terme, dans un esprit ludique certes, mais aussi
théâtralement, littérairement, le plus sérieusement
du monde. Et dans cet hommage distancié, dans cette perpétuation
incessante de la dramaturgie, se crée un théâtre
nouveau, polyphonique, résolument moderne.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

Page
thématique : Ecrits franco-roumains
Du
même auteur
Attention
aux vieilles dames rongées par la solitude, Lansman,
2004
Petit
boulot pour vieux clown, Cie de l'Oeil Nu (2005)
Du pain plein les poches
et autres pièces courtes, Actes Sud – Papiers,
2004
http://www.lansman.org/
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/bio-auteur.php?id=713
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