Par-dessus bord
Michel Vinaver
Mise en scène de Christian Schiaretti

TNP, Villeurbanne, du 8 mars au 13 avril 2008

 

 


Transition et trahison

Somme artistique et socio-culturelle, gigantesque saga de la France industrielle des années 1960, Par-dessus bord (pièce de 1969) restera comme le grand œuvre de son auteur, Michel Vinaver, comme du metteur en scène Christian Schiaretti, qui rassemble autour de ce texte fleuve plus de trente comédiens et musiciens, avant la destruction prochaine de la salle mythique du TNP (et sa reconstruction). Ce n’est ainsi pas sans émotion que l’on retrouve, six heures durant, nombre de grands comédiens de toutes les générations, qui tous ont passé par Villeurbanne depuis 1972 et la transformation du Théâtre de la Cité de Villeurbanne en TNP, et plus particulièrement depuis l’arrivée de C. Schiaretti en 2002. Citons, dans ce casting judicieux et prestigieux : Gilles Fisseau, Alain Rimoux, Olivier Balazuc (dans le rôle principal), Olivier Borle, Dimitri Rataud, Jérôme Quintard, Stéphane Bernard, ou, parmi les plus jeunes, Xavier Legrand, Damien Gouy ou Clémentine Verdier.

Cet événement de l’histoire « interne » du théâtre français n’en est pas moins un sur le plan artistique, à l’heure des quarante ans de mai 1968. Plongée autobiographique dans le monde de l’entreprise (Michel Vinaver fut P.D.G. chez Gillette), Par-dessus bord offre une mise en perspective aristophano-shakespearienne de l’aventure française à l’époque moderne, aventure humaine saisie dans sa caricature vulgaire, l’économie, comme dans sa transcendance désormais moribonde, l’art. Derrière l’humble parcours du cadre lambda au sein d’une entreprise traditionnelle qui réussit, non sans cruauté, son passage à l’ère du marketing, des publicitaires, et des jeunes loups aux dents longues qu’a consacrés le capitalisme à l’américaine, derrière cette épopée bonhomme d’un petit employé sans ambition que littéraire (Passemar, le héros, se rêve dramaturge), se donne à voir le sacrifice de l’art, sacrifice de l’art sur l’autel de l’économie, sacrifice pluriforme à échelle sociétale, exprimant partout la carastrophique évolution de la société : on renonce à l’art, ou, pire encore, on l’use au service de fins humiliantes, selon des principes qui le déshonorent : dans cette entreprise spécialisée dans le papier hygiénique, comme partout dans la société moderne, on met la créativité au service du caca.

De nombreuses vagues d’humour déferlent – de vieilles blagues juives en brainstorming caricatural – dans ce spectacle bien rythmé, porté par une ironie subtile, couvrant mille et un thèmes comme l’entreprenariat, l’érudition, le commerce, les relations humaines (surtout parents-enfants), les loisirs, jusqu’à l’art. Le regard porté sur tout cela reste malicieux, trompeusement flatteur, Malgré tous les gags qu’il permet, l’objet vendu, le papier hygiénique, reste moins vulgaire que ceux qui le vendent, qui se gargarisent avec des accents psychanalytiques troubles de leur sujet d’étude, impitoyable point d’attaque de la société (sensible dans l’enquête sur les pratiques des Français au W.C., porte ouverte aux rires les plus angoissés, quand les interrogés ne savent pas que la vulgarité à laquelle ils sont réduits est le fait des interrogateurs, plus que le leur).

Par-dessus bord veut en finir avec l’économie, à travers laquelle est saisie l’existence toute entière. Parallélisme et entrelacs, composition chorale et scènes croisées, réflexivité et mise en scène sur scène par le débonnaire personnage principal (double de Michel Vinaver) – le tout est d’une grande intelligence, orchestrant les divertissements plus légers (danse, musique) pour la mise en lumière de la marche du monde, de son mécanisme fondamental (mis en relief par les références mythologiques d’un vieux professeur du Collège de France) : comment les guerriers finissent par faire la paix, par tomber dans les bras les uns des autres alors qu’ils s’étaient haïs... La petite entreprise française se résoud à la modernité américaine. Il faut donc voir dans la trahison le motif-clef de la pièce, comme de l’existence : avancer, vivre et survivre, c’est toujours trahir, trahir ses proches et se trahir, trahir ses principes comme ses ennemis, qui deviennent les meilleurs amis. Ainsi du jeune juif né à Ausschwitz, qui trouve un premier refuge existentiel dans le free jazz et dans les happenings, avant de se vendre, comme tous les autres, aux tentations du marketing et de l’économie... L’ironie de son dernier discours est des plus désespérantes.

Les effets de costumes, de décors, et de musique, tout à fait adaptés, prêtent à sourire, et le spectacle baigne dans les problématiques de la fin des années 1960, mais sa fin festive est un leurre d’autant plus sombre qu’il semble gai et lumineux. Cette fin dit comment toute une génération, toute une humanité, d’artistes et de jeunes révolutionnaires, a fini achetée, achetée par l’argent, finement corrompue, vendue aux sourires puants du capitalisme tout beau tout propre dans lequel la France évolue désormais. Pièce visionnaire annonçant à la fois la cruauté et la misère culturelle de l’ère actuelle (Swimming with sharks et le Message à caractère informatif), Par-dessus bord est une pièce rare, celle d’un humaniste qui aura sacrifié de son propre temps aux démons de l’économie moderne, mais dont l’infiltration en milieu hostile aura permis la naissance d’œuvres à la fois authentiques et pertinentes. Michel Vinaver a toujours été un marginal ; son happy end constitue ici une violente provocation, d’autant plus sournoise qu’elle ne s’affiche pas comme telle. Cette société qui danse sur de la musique légère, heureuse dans la superficialité ambiante, c’est la nôtre : les vampires ont gagné, mais les corrompus sont contents.

Nicolas Cavaillès
(mars 2008)

du même auteur

Dissident, Théâtre Les Ateliers, Lyon en octobre 2003.
Les Voisins, au Théâtre de La Colline, Paris, du 14 mai au 21 juin 2002
mise en scène Alain Françon http://www.colline.fr/site/voisins1.htm
L'objecteur (L'Arche, 2001) : chronique en ligne
11 septembre 2001 / 11 September 2001 (L'Arche, 2002)

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/pdgmv.htm

Vinaver : mini-site
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/indexa.htm

L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/V/vinaver2.htm