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Transition et trahison
Somme artistique
et socio-culturelle, gigantesque saga de la France industrielle
des années 1960, Par-dessus bord
(pièce de 1969) restera comme le grand œuvre de son
auteur, Michel Vinaver, comme du metteur en scène Christian
Schiaretti, qui rassemble autour de ce texte fleuve plus de trente
comédiens et musiciens, avant la destruction prochaine de
la salle mythique du TNP (et sa reconstruction). Ce n’est
ainsi pas sans émotion que l’on retrouve, six heures
durant, nombre de grands comédiens de toutes les générations,
qui tous ont passé par Villeurbanne depuis 1972 et la transformation
du Théâtre de la Cité de Villeurbanne en TNP,
et plus particulièrement depuis l’arrivée de
C. Schiaretti en 2002. Citons, dans ce casting judicieux et prestigieux
: Gilles Fisseau, Alain Rimoux, Olivier Balazuc (dans le rôle
principal), Olivier Borle, Dimitri Rataud, Jérôme Quintard,
Stéphane Bernard, ou, parmi les plus jeunes, Xavier Legrand,
Damien Gouy ou Clémentine Verdier.
Cet événement
de l’histoire « interne » du théâtre
français n’en est pas moins un sur le plan artistique,
à l’heure des quarante ans de mai 1968. Plongée
autobiographique dans le monde de l’entreprise (Michel Vinaver
fut P.D.G. chez Gillette), Par-dessus bord
offre une mise en perspective aristophano-shakespearienne de l’aventure
française à l’époque moderne, aventure
humaine saisie dans sa caricature vulgaire, l’économie,
comme dans sa transcendance désormais moribonde, l’art.
Derrière l’humble parcours du cadre lambda au sein
d’une entreprise traditionnelle qui réussit, non sans
cruauté, son passage à l’ère du marketing,
des publicitaires, et des jeunes loups aux dents longues qu’a
consacrés le capitalisme à l’américaine,
derrière cette épopée bonhomme d’un petit
employé sans ambition que littéraire (Passemar, le
héros, se rêve dramaturge), se donne à voir
le sacrifice de l’art, sacrifice de l’art sur l’autel
de l’économie, sacrifice pluriforme à échelle
sociétale, exprimant partout la carastrophique évolution
de la société : on renonce à l’art, ou,
pire encore, on l’use au service de fins humiliantes, selon
des principes qui le déshonorent : dans cette entreprise
spécialisée dans le papier hygiénique, comme
partout dans la société moderne, on met la créativité
au service du caca.
De nombreuses
vagues d’humour déferlent – de vieilles blagues
juives en brainstorming caricatural – dans ce spectacle bien
rythmé, porté par une ironie subtile, couvrant mille
et un thèmes comme l’entreprenariat, l’érudition,
le commerce, les relations humaines (surtout parents-enfants), les
loisirs, jusqu’à l’art. Le regard porté
sur tout cela reste malicieux, trompeusement flatteur, Malgré
tous les gags qu’il permet, l’objet vendu, le papier
hygiénique, reste moins vulgaire que ceux qui le vendent,
qui se gargarisent avec des accents psychanalytiques troubles de
leur sujet d’étude, impitoyable point d’attaque
de la société (sensible dans l’enquête
sur les pratiques des Français au W.C., porte ouverte aux
rires les plus angoissés, quand les interrogés ne
savent pas que la vulgarité à laquelle ils sont réduits
est le fait des interrogateurs, plus que le leur).
Par-dessus
bord veut en finir avec l’économie, à
travers laquelle est saisie l’existence toute entière.
Parallélisme et entrelacs, composition chorale et scènes
croisées, réflexivité et mise en scène
sur scène par le débonnaire personnage principal (double
de Michel Vinaver) – le tout est d’une grande intelligence,
orchestrant les divertissements plus légers (danse, musique)
pour la mise en lumière de la marche du monde, de son mécanisme
fondamental (mis en relief par les références mythologiques
d’un vieux professeur du Collège de France) : comment
les guerriers finissent par faire la paix, par tomber dans les bras
les uns des autres alors qu’ils s’étaient haïs...
La petite entreprise française se résoud à
la modernité américaine. Il faut donc voir dans la
trahison le motif-clef de la pièce, comme de l’existence
: avancer, vivre et survivre, c’est toujours trahir, trahir
ses proches et se trahir, trahir ses principes comme ses ennemis,
qui deviennent les meilleurs amis. Ainsi du jeune juif né
à Ausschwitz, qui trouve un premier refuge existentiel dans
le free jazz et dans les happenings, avant de se vendre, comme tous
les autres, aux tentations du marketing et de l’économie...
L’ironie de son dernier discours est des plus désespérantes.
Les effets de
costumes, de décors, et de musique, tout à fait adaptés,
prêtent à sourire, et le spectacle baigne dans les
problématiques de la fin des années 1960, mais sa
fin festive est un leurre d’autant plus sombre qu’il
semble gai et lumineux. Cette fin dit comment toute une génération,
toute une humanité, d’artistes et de jeunes révolutionnaires,
a fini achetée, achetée par l’argent, finement
corrompue, vendue aux sourires puants du capitalisme tout beau tout
propre dans lequel la France évolue désormais. Pièce
visionnaire annonçant à la fois la cruauté
et la misère culturelle de l’ère actuelle (Swimming
with sharks et le Message à caractère informatif),
Par-dessus bord est une pièce rare, celle d’un
humaniste qui aura sacrifié de son propre temps aux démons
de l’économie moderne, mais dont l’infiltration
en milieu hostile aura permis la naissance d’œuvres à
la fois authentiques et pertinentes. Michel Vinaver a toujours été
un marginal ; son happy end constitue ici une violente provocation,
d’autant plus sournoise qu’elle ne s’affiche pas
comme telle. Cette société qui danse sur de la musique
légère, heureuse dans la superficialité ambiante,
c’est la nôtre : les vampires ont gagné, mais
les corrompus sont contents.
Nicolas
Cavaillès
(mars 2008)

du
même auteur
Dissident,
Théâtre Les Ateliers, Lyon en octobre 2003.
Les
Voisins, au Théâtre de La Colline, Paris,
du
14 mai au 21 juin 2002
mise en scène Alain Françon http://www.colline.fr/site/voisins1.htm
L'objecteur
(L'Arche, 2001) : chronique en ligne
11 septembre 2001 / 11 September
2001 (L'Arche, 2002)
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/pdgmv.htm
Vinaver : mini-site
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/indexa.htm
L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/V/vinaver2.htm
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