10-19 octobre 2003
Théâtre Les Ateliers, Lyon


une pièce de Michel Vinaver
Mise en scène Jacques Kraemer

 

 

Vinaver, poète de l'intime

Philippe n'a rien d'un dissident politique, comme on l'entend d'habitude, il est un dissident de l'ordinaire, velléitaire de 17 ans en révolte contre tout et rien à la fois, incarnant à lui seul le mal-être de tout adolescent : incapable de trouver un but à son existence en devenir et un sens à sa vie actuelle, il échange avec sa mère Hélène les platitudes moroses du quotidien ; mais déjà, la seule présence de ce dialogue indique qu'un fil est tendu entre eux, un fil presque invisible mais que le spectateur ne tarde pas à entrevoir, un lien que rien ne peut détruire, ni le chômage de la mère, ni les pathétiques activités criminelles ou les amitiés louches du fils, ni les petits débordements de la vie quotidienne : un amour partagé qui empêche que ne se délite une relation qui pourrait sembler, en surface, très fragile. Car Philippe a beau dire à sa mère qu'elle doit se trouver un "mec", et elle peut continuer à le pousser de l'avant, lui demandant de saisir sa vie plutôt que de la subir, le lien qui les unit est profond, palpable, aux limites d'un inceste platonique - qu'ils repoussent prudemment, chaque fois qu'il apparaît, sans avoir besoin de le formuler.
Tout sonne juste et le spectateur est vite sous le charme d'un ordinaire qui dissimule habilement des rêves et des aspirations qui se voudraient demesurés : les deux comédiens, qui jouent leur rôle à la perfection - le texte d'apparence peu expressif requérant tout leur savoir-faire -, la tendresse mesurée d'Hélène, fidèle de bout en bout, la révolte, la violence sourde et les frustrations de Philippe, le profond amour pour sa mère qu'il intériorise sous quelques airs blasés ; chacune des douze saynètes qui composent la pièce est ponctuée de quelques poignants extraits des chansons de Patti Smith (elle-même poétesse et dissidente) et le rideau translucide qui se dresse entre spectateurs et comédiens est bien à sa place, comme pour dire que l'autorisation nous est donnée de pénétrer un univers intime, mais qu'elle est temporaire, que la pudeur doit primer - comme elle prime dans les dialogues - que l'on peut s'immiscer mais pas trop, le temps de quelques séquences, que bientôt il faudra laisser Philippe et Hélène à leur vie qui continue, malgré tout.
Dissident appartient à un théâtre où chacun pourra capter une part de lui-même, un théâtre proche - par le langage, par les gestes et par les situations - et paradoxalement, un théâtre qui transcende le banal et l'ordinaire pour atteindre quelques vérités humaines qui jaillissent çà et là : une poésie de l'infiniment petit, sans grandiloquence ni fioritures, sans effets de manche ni grands discours, mais une sobriété (de ton, de décor) amplifiant chaque geste (de l'eau qui coule d'une cuillère, un mouvement de tête, un regard fixe...) et le langage de la vie de tous les jours ; sous nos yeux émerveillés, s'élabore une succession d'épiphanies, des micro-révélations qui en disent long sur les relations entre les êtres et l'on n'a qu'un seul regret en quittant la salle, que Dissident ne dure pas plus d'une heure...

Blandine Longre
(octobre 2003)

Mise en scène Jacques Kraemer

Avec Catherine Depont, Thomas Gaubiac
Collaboration à la mise en scène Jean-Philippe Lucas Rubio
Scénographie Gérard Didier.
Lumières Nicolas Simonin.
Costumes Nathalie Berling
Direction technique Roland Hergault

Production Théâtre de Chartres, scène conventionnée (compagnie Jacques Kraemer/association entracte),
en partenariat avec le Crédit Agricole Val de France. Spectacle accueilli avec le soutien de l’ONDA.

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30

Philippe : J’ai un but, mais il est inaccessible… Comme ça je suis sûr de toujours l’avoir
Une des figures éternelles de l’adolescent.
L’histoire est d’amour entre cette mère et son fils et il faudra un fait divers (une arrestation) pour que le cordon ombilical soit coupé, ouvrant pour chacun d’eux la possibilité de construire sa vie. Dissident, il va sans dire… dit la vie avec les mots de tous les jours dans des répliques brèves apparentées à notre langage parlé et pourtant la construction est savante, la trame musicale, l’agencement des mots secret. Dans une mise en scène d’une étrange beauté, ils sont deux à nous émouvoir avec pudeur.

texte publié aux Editions de l’Arche

du même auteur

Dissident, Théâtre Les Ateliers, Lyon en octobre 2003.
Les Voisins, au Théâtre de La Colline, Paris, du 14 mai au 21 juin 2002
mise en scène Alain Françon http://www.colline.fr/site/voisins1.htm
L'objecteur (L'Arche, 2001) : chronique en ligne
11 septembre 2001 / 11 September 2001 (L'Arche, 2002)

Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com

Bibliographie et biographie
http://www.colline.fr/site/voisins3.htm
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/pdgmv.htm

Vinaver : mini-site
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/indexa.htm

L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/V/vinaver2.htm

Gilles Chavassieux
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/chavassieux.htm