|
Vinaver,
poète de l'intime
Philippe n'a
rien d'un dissident politique, comme on l'entend d'habitude, il
est un dissident de l'ordinaire, velléitaire de 17 ans en
révolte contre tout et rien à la fois, incarnant à
lui seul le mal-être de tout adolescent : incapable de trouver
un but à son existence en devenir et un sens à sa
vie actuelle, il échange avec sa mère Hélène
les platitudes moroses du quotidien ; mais déjà, la
seule présence de ce dialogue indique qu'un fil est tendu
entre eux, un fil presque invisible mais que le spectateur ne tarde
pas à entrevoir, un lien que rien ne peut détruire,
ni le chômage de la mère, ni les pathétiques
activités criminelles ou les amitiés louches du fils,
ni les petits débordements de la vie quotidienne : un amour
partagé qui empêche que ne se délite une relation
qui pourrait sembler, en surface, très fragile. Car Philippe
a beau dire à sa mère qu'elle doit se trouver un "mec",
et elle peut continuer à le pousser de l'avant, lui demandant
de saisir sa vie plutôt que de la subir, le lien qui les unit
est profond, palpable, aux limites d'un inceste platonique - qu'ils
repoussent prudemment, chaque fois qu'il apparaît, sans avoir
besoin de le formuler.
Tout sonne juste
et le spectateur est vite sous le charme d'un ordinaire qui dissimule
habilement des rêves et des aspirations qui se voudraient
demesurés : les deux comédiens, qui jouent leur rôle
à la perfection - le texte d'apparence peu expressif requérant
tout leur savoir-faire -, la tendresse mesurée d'Hélène,
fidèle de bout en bout, la révolte, la violence sourde
et les frustrations de Philippe, le profond amour pour sa mère
qu'il intériorise sous quelques airs blasés ; chacune
des douze saynètes qui composent la pièce est ponctuée
de quelques poignants extraits des chansons de Patti Smith (elle-même
poétesse et dissidente) et le rideau translucide qui se dresse
entre spectateurs et comédiens est bien à sa place,
comme pour dire que l'autorisation nous est donnée de pénétrer
un univers intime, mais qu'elle est temporaire, que la pudeur doit
primer - comme elle prime dans les dialogues - que l'on peut s'immiscer
mais pas trop, le temps de quelques séquences, que bientôt
il faudra laisser Philippe et Hélène à leur
vie qui continue, malgré tout.
Dissident appartient à un théâtre
où chacun pourra capter une part de lui-même, un théâtre
proche - par le langage, par les gestes et par les situations -
et paradoxalement, un théâtre qui transcende le banal
et l'ordinaire pour atteindre quelques vérités humaines
qui jaillissent çà et là : une poésie
de l'infiniment petit, sans grandiloquence ni fioritures, sans effets
de manche ni grands discours, mais une sobriété (de
ton, de décor) amplifiant chaque geste (de l'eau qui coule
d'une cuillère, un mouvement de tête, un regard fixe...)
et le langage de la vie de tous les jours ; sous nos yeux émerveillés,
s'élabore une succession d'épiphanies, des micro-révélations
qui en disent long sur les relations entre les êtres et l'on
n'a qu'un seul regret en quittant la salle, que Dissident
ne dure pas plus d'une heure...
Blandine
Longre
(octobre 2003)
| Mise
en scène Jacques Kraemer
Avec
Catherine Depont, Thomas Gaubiac
Collaboration à la mise en scène Jean-Philippe
Lucas Rubio
Scénographie Gérard Didier.
Lumières Nicolas Simonin.
Costumes Nathalie Berling
Direction technique Roland Hergault
Production
Théâtre de Chartres, scène conventionnée
(compagnie Jacques Kraemer/association entracte),
en partenariat avec le Crédit Agricole Val de France.
Spectacle accueilli avec le soutien de l’ONDA.
Théâtre
Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30 |
Philippe
: J’ai un but, mais il est inaccessible… Comme
ça je suis sûr de toujours l’avoir
Une des figures éternelles de l’adolescent.
L’histoire est d’amour entre cette mère
et son fils et il faudra un fait divers (une arrestation)
pour que le cordon ombilical soit coupé, ouvrant pour
chacun d’eux la possibilité de construire sa
vie. Dissident, il va sans dire… dit
la vie avec les mots de tous les jours dans des répliques
brèves apparentées à notre langage parlé
et pourtant la construction est savante, la trame musicale,
l’agencement des mots secret. Dans une mise en scène
d’une étrange beauté, ils sont deux à
nous émouvoir avec pudeur.
texte
publié aux
Editions
de lArche |

du
même auteur
Dissident,
Théâtre Les Ateliers, Lyon en octobre 2003.
Les
Voisins, au Théâtre de La Colline, Paris,
du
14 mai au 21 juin 2002
mise en scène Alain Françon http://www.colline.fr/site/voisins1.htm
L'objecteur
(L'Arche, 2001) : chronique en ligne
11 septembre 2001 / 11 September
2001 (L'Arche, 2002)
Théâtre
Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com
Bibliographie
et biographie
http://www.colline.fr/site/voisins3.htm
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/pdgmv.htm
Vinaver : mini-site
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/vinaver/indexa.htm
L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/V/vinaver2.htm
Gilles
Chavassieux
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/chavassieux.htm
|