11 September 2001 / 11 septembre 2001
libretto / livret
L'Arche, 2002

 

Création 2006 - mise en scène Robert Cantarella

Théâtre des Treize Vents, Montpellier
u 30 mai au 2 juin 2006

Théâtre de La Colline, Paris
du 7 au 17 juin 2006

"The Twin Towers Are Falling Down Falling Down Falling Down..."

Loin du cercle clos de son théâtre de chambre, davantage dans la lignée de son adaptation dramatique de L'objecteur, Michel Vinaver signe ici un texte éclaté, une sorte de théâtre en expansion ; tout se déroule dans un espace international où s'amoncellent et s'enchevêtrent des bribes de discours et des fragments d'expériences humaines. Ecrit dans les semaines qui ont suivi les attentats, ce livret est un panorama dans lequel les événements sont énumérés de façon chronologique, par le biais des voix, identifiées ou non, de multiples protagonistes : pilotes, terroristes, passagers des vols tentant de joindre les aéroports, certains de leur fin imminente ; puis surviennent les collisions et se relaient alors les voix de Bush, de Ben Laden, d'un journaliste à qui revient le rôle de récitant, tandis qu'il commente et interroge les rescapés des tours jumelles.
Les témoignages se croisent et se superposent, se font écho, ainsi que l'indique l'auteur en avant-propos, à la façon "des cantates et des oratorios, se composant d'airs (...), de parties chorales." Cet enchâssement (organisé) de récits alternés dégage une forte impression de chaos et de confusion des sentiments, de désordre humain et de traumatisme. C'est alors au tour des deux "leaders", Bush et Ben Laden, de s'exprimer et de mener à terme deux discours parallèles, chacun incarnant une idéologie censée diverger de celle de l'autre... Mais l'habile mise en forme (toujours le même procédé de "collage") crée au contraire un effet stupéfiant de convergence du sens, les mots des deux adversaires paraissant se télescoper, et le discours de l'un semble renforcer le discours de l'autre. Tandis que l'américain prône l'alliance des forces démocratiques contre l'ennemi commun, Ben Laden s'en prend à ces mêmes puissances et dénonce l'oppression des musulmans, tout en usant d'un ton belliqueux qui ressemble étrangement à celui du président américain... Tous deux érigent leur combat en une stratégie contre l'injustice ; et Bush de terminer sur un "May god continue to bless us" ( "Que Dieu nous bénisse"), Ben Laden sur "May god shield us" ("Que Dieu nous protège") montrant ainsi la similarité de deux dogmes, qui trahissent aussi un objectif commun, la domination du monde : à qui accorder sa confiance, dans lequel des deux camps se ranger ? semble s'interroger l'auteur.
Cette approche qui tend à ironiser sur les discours est reprise quand l'auteur fait ressurgir deux autres dieux américains, le libéralisme et l'économie, qui cherchent à reprendre leur place de choix dans cette nouvelle réalité, et les "traders" s'en mêlent : "Je crois en toute candeur / qu'il vaut mieux que s'écoule le plus de temps possible entre le désastre et la réouverture des marchés financiers..." dit l'un deux.

Pourtant, ce texte parvient aussi à laisser un espace verbal à l'humain, à travers les mots prononcés par les rescapés presque anonymes, ceux qui ont vécu l'horreur au plus près et qui se souviennent, profondément marqués ; la multiplication des voix n'empêche pas chaque histoire de se dérouler, cohérente et touchante. 11 September 2001 / 11 septembre 2001 est un libretto émouvant, finement sarcastique, dont l'originalité tient aussi au fait que Vinaver, à l'inverse de Beckett, a d'abord écrit ce texte en anglais, pour ensuite proposer une version française qui, on le regrette pour le lecteur francophone, a moins de saveur et perd quelques détails que l'on ne trouve que dans le texte original. De même, les chants que le choeur entonne (tel ce terrible "The Twin Towers Are Falling Down Falling Down Falling Down", que l'on imagine sans mal interprété sur l'air bien connu de la comptine britannique...) ne sont pas traduits ; ces commentaires chantés résonnent dans nos esprits à la façon des chants des opérettes de Brecht qui lui, tendait à imposer sa vision des choses plutôt que de laisser la porte entr'ouverte au spectateur/lecteur, comme le fait si judicieusement Michel Vinaver ; il est possible d'apprécier cette abstention volontaire, cette absence de parti pris, et de se dire que malgré tout, ce texte ne manque pas d'engagement.

Blandine Longre
(juin 2002)

 

du même auteur
Dissident, Théâtre Les Ateliers, Lyon en octobre 2003.
Nina, c'est autre chose, Théâtre Les Ateliers, Lyon en mars-avril 2002
L'objecteur (L'arche, 2001)

http://www.vinaver.net/

http://www.arche-editeur.com/Catalogue/V/vinaver2.htm