deux romans de Fabrice Vigne

Jean 1er le posthume, roman historique
Éditions Thierry Magnier, 2005

TS
éditions de L’ampoule, 2003

 

 

 

Petite leçon de littérature (roman).

Jean 1er le posthume est l’histoire d’un enfant qui, après la visite d’une auteure dans sa classe, veut écrire un roman. Ce roman est donc l’histoire d’une création : comment vient l’envie d’écrire, comment se construit en trois jours le projet commun (deux autres enfants, un garçon et une fille participent à l’entreprise, chacun avec son caractère et ses goûts, très opposés, ce qui ne va pas sans compliquer la tâche d’Arthur, l’initiateur du projet) et comment on l’écrit en cinq jours, c’est-à-dire tambour battant, en pleine année scolaire.

Le travail de l’écrivain y est décliné sous de nombreuses formes : la recherche du sujet, l’adéquation de la forme à celui-ci (chaque chapitre est consacré à une journée et les cinq jours d’écriture correspondent au temps de la vie de ce petit roi au très court règne), la documentation – surtout quand il s’agit d’un roman historique –, la recherche du style (imiter ou non celui de l’époque ?), les clichés à éviter, la ponctuation (l’usage des points d’exclamation, de suspension…), l’angoisse de la page blanche, la réception par le public, le personnage de l’auteur face aux autres… C’est aussi une démonstration en acte des différentes techniques d’écriture : narration, effets de point de vue, dialogues de théâtre, contraintes assumées par un auteur oulipien (pour n’en citer qu’une, la plus visible, chaque chapitre s’ouvre par une question).


Très bien écrit, avec des dialogues savoureux, ce livre est aussi plein d’humour : on y trouve une critique amusée des séances en classe avec un auteur invité (Fabrice Vigne s’est lui même prêté à cet exercice), un regard sur les thèmes de la littérature de jeunesse populaire et les goûts des enfants, une allusion aux Rois maudits, et des rêveries qui sont celles du héros, passionné par l’astronomie et les indiens, ou des interrogations liées à sa mère qui attend un bébé, bébé qui naîtra en même temps que le livre d’Arthur.
C’est le second roman de Fabrice Vigne qui avait publié aux éditions de l’Ampoule un très beau roman pour adolescents (ou pour adultes), TS, qui posait (entre autres) la question de l’écriture autobiographique et de ce qui la rend possible et nécessaire. Jean 1er est tout à la fois un beau récit, rêveur et charmant, et une leçon de littérature. Il tourne délibérément le dos aux facilités de la littérature de jeunesse traditionnelle : pas d’aventure (en dehors de celles évoquées par l’imagination de l’un des héros ou de celles des séries condamnées par ces enfants eux-mêmes), pas d’action, pas de surnaturel, mais le travail de l’écriture collective et de la création, l’influence du rêve et de la vie sur celle-ci.
On ne peut que souhaiter longue vie à ce petit ouvrage ! (point d’exclamation) ou bien : on ne peut que souhaiter longue vie à ce petit ouvrage… (points de suspension, ce qui ne signifie pas la même chose).

Anne-Marie Mercier-Faivre
(avril 2006)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

 

 

 

TS est le premier roman de Fabrice Vigne.

Fabrice Vigne est lauréat d’une bourse d’écriture de l’ARALD (avec une bourse de la DRAC Rhône-Alpes).

(cet article a été publié antérieurement dans Topo, revue de la BM de Lyon).

http://www.lampoule.com/

Hamlet en tee-shirt

Disons-le d’emblée : les non-dits sont nombreux dans ce livre ; lecteur adulte et lecteur adolescent ne sont pas logés à la même enseigne, même si le plaisir peut être égal. On peut le voir dès le titre, fait de deux lettres : initiales mystérieuses pour certains, transparentes pour d’autres.
Que les mots soient absents du titre et remplacés par un signe obscur ou ambigu n’est pas le seul paradoxe de cet ouvrage, ni le moindre. En effet, les mots sont au contraire au cœur de l’ouvrage : le jeune héros s’en gargarise, les pèse et traque ceux qu’il ne connaît pas. Des mots inconnus et difficiles, piochés au hasard dans son dictionnaire de 1940, guident aussi le texte soumis à cette contrainte (dans une interview, l’auteur se déclare oulipien) : il a la forme d’un journal qui est aussi un entretien différé avec un mystérieux Monsieur Bernardini, commanditaire de l’écriture, dont le rôle et le lieu ne sont que peu à peu dévoilés. Les mots cachent et révèlent tout à la fois : “ je ne trouve rien de mieux que les mots, comme sujet “ que j’aime bien ” sur quoi écrire, mais jamais je n’irai jusqu’à crier sur les toits que c’est ma “ passion ” parce que ça ne regarde que moi ”, écrit-il au début de son journal. L’écriture à la première personne, menée par un personnage qui parle beaucoup et en dit peu (“ parce que ça ne regarde personne ”) et la contrainte formelle, qui évite d’aller au fait en tournant autour des mots, font que le drame central de l’histoire n’est révélé que très progressivement. Le narrateur tente de ne parler que des mots et finit par se dire.

L’univers de cet adolescent et le ‘sujet' de l’histoire sont trahis, plutôt que révélés, par ses digressions autour des mots : l’image de soi dans la glace, au cinéma, dans le regard des autres ; “ pas comme les autres ”, spectateur de la vie et de soi-même, le personnage n’est “pas représentatif ” (ce sont les termes de Monsieur Bernardini). Il construit cependant un personnage saisissant de misanthrope (ou mélancolique) moderne. Pas un type sociologique ni psychologique – ne cherchons pas ici un roman réaliste – mais un personnage dont la parole saisit et vous entraîne (dans son monde, dans la cage, dans le sable…jusqu’à la page – ce sont des titres de chapitres) ; un Hamlet moderne de collège, au langage naviguant entre lyrisme, préciosité, technicité, vulgarité. C’est une fiction, souvent poignante, qui dit quelque chose du langage parce que le langage est au cœur du drame.

“ Des mots, des mots, des mots ! ” la réponse d’Hamlet à Polonius qui lui demande ce qu’il lit pourrait figurer en exergue à ce livre (la figure d’Hamlet y est très présente, et l’est de façon explicite à la fin). Les mots ne sont rien sans le discours qui les anime : on n’a jamais pu parler une langue en se munissant du seul dictionnaire. TS est à la fois un hommage aux mots, à leur poids, à leur histoire, à leur fourmillement de sens, et une critique d’un usage perverti du langage qui consisterait à s’intéresser aux mots sans s’intéresser à la communication. La réflexion sur les mots se fait sur un fond de silence grandissant. Le refus de parler se nourrit de l’amour des mots et du désamour des autres. Somme toute, c’est l’admirable et terrifiante image de la grand-mère, donatrice du dictionnaire de 1940, qui livre la clef du personnage du petit-fils. Peu est dit, la lecture peut se faire à plusieurs niveaux, mais l’auteur a eu le souci de proposer une issue rassurante à travers un personnage qui passe de l’amour des mots qu’il a cultivé à un amour de soi qui ne lui a pas été donné.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(avril 2006)