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Petite leçon de littérature
(roman).
Jean
1er le posthume est l’histoire d’un enfant
qui, après la visite d’une auteure dans sa classe,
veut écrire un roman. Ce roman est donc l’histoire
d’une création : comment vient l’envie d’écrire,
comment se construit en trois jours le projet commun (deux autres
enfants, un garçon et une fille participent à l’entreprise,
chacun avec son caractère et ses goûts, très
opposés, ce qui ne va pas sans compliquer la tâche
d’Arthur, l’initiateur du projet) et comment on l’écrit
en cinq jours, c’est-à-dire tambour battant, en pleine
année scolaire.
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Le
travail de l’écrivain y est décliné
sous de nombreuses formes : la recherche du sujet, l’adéquation
de la forme à celui-ci (chaque chapitre est consacré
à une journée et les cinq jours d’écriture
correspondent au temps de la vie de ce petit roi au très
court règne), la documentation – surtout quand
il s’agit d’un roman historique –, la recherche
du style (imiter ou non celui de l’époque ?),
les clichés à éviter, la ponctuation
(l’usage des points d’exclamation, de suspension…),
l’angoisse de la page blanche, la réception par
le public, le personnage de l’auteur face aux autres…
C’est aussi une démonstration en acte des différentes
techniques d’écriture : narration, effets de
point de vue, dialogues de théâtre, contraintes
assumées par un auteur oulipien (pour n’en citer
qu’une, la plus visible, chaque chapitre s’ouvre
par une question). |
Très bien écrit, avec des dialogues savoureux, ce
livre est aussi plein d’humour : on y trouve une critique
amusée des séances en classe avec un auteur invité
(Fabrice Vigne s’est lui même prêté à
cet exercice), un regard sur les thèmes de la littérature
de jeunesse populaire et les goûts des enfants, une allusion
aux Rois maudits, et des rêveries qui sont celles du héros,
passionné par l’astronomie et les indiens, ou des interrogations
liées à sa mère qui attend un bébé,
bébé qui naîtra en même temps que le livre
d’Arthur.
C’est le second roman de Fabrice Vigne qui avait publié
aux éditions de l’Ampoule un très beau roman
pour adolescents (ou pour adultes), TS,
qui posait (entre autres) la question de l’écriture
autobiographique et de ce qui la rend possible et nécessaire.
Jean 1er est tout à la fois un
beau récit, rêveur et charmant, et une leçon
de littérature. Il tourne délibérément
le dos aux facilités de la littérature de jeunesse
traditionnelle : pas d’aventure (en dehors de celles évoquées
par l’imagination de l’un des héros ou de celles
des séries condamnées par ces enfants eux-mêmes),
pas d’action, pas de surnaturel, mais le travail de l’écriture
collective et de la création, l’influence du rêve
et de la vie sur celle-ci.
On ne peut que souhaiter longue vie à ce petit ouvrage !
(point d’exclamation) ou bien : on ne peut que souhaiter longue
vie à ce petit ouvrage… (points de suspension, ce qui
ne signifie pas la même chose).
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(avril 2006)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

TS
est le premier roman de Fabrice Vigne.
Fabrice
Vigne est lauréat d’une bourse d’écriture
de l’ARALD (avec une bourse de la DRAC Rhône-Alpes).
(cet
article a été publié antérieurement
dans Topo, revue de la BM de Lyon).
http://www.lampoule.com/
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Hamlet
en tee-shirt
Disons-le
d’emblée : les non-dits sont nombreux dans ce
livre ; lecteur adulte et lecteur adolescent ne sont pas logés
à la même enseigne, même si le plaisir
peut être égal. On peut le voir dès le
titre, fait de deux lettres : initiales mystérieuses
pour certains, transparentes pour d’autres.
Que les mots soient absents du titre et remplacés par
un signe obscur ou ambigu n’est pas le seul paradoxe
de cet ouvrage, ni le moindre. En effet, les mots sont au
contraire au cœur de l’ouvrage : le jeune héros
s’en gargarise, les pèse et traque ceux qu’il
ne connaît pas. Des mots inconnus et difficiles, piochés
au hasard dans son dictionnaire de 1940, guident aussi le
texte soumis à cette contrainte (dans une interview,
l’auteur se déclare oulipien) : il a la forme
d’un journal qui est aussi un entretien différé
avec un mystérieux Monsieur Bernardini, commanditaire
de l’écriture, dont le rôle et le lieu
ne sont que peu à peu dévoilés. Les mots
cachent et révèlent tout à la fois :
“ je ne trouve rien de mieux que les mots, comme
sujet “ que j’aime bien ” sur quoi écrire,
mais jamais je n’irai jusqu’à crier sur
les toits que c’est ma “ passion ” parce
que ça ne regarde que moi ”, écrit-il
au début de son journal. L’écriture à
la première personne, menée par un personnage
qui parle beaucoup et en dit peu (“ parce que ça
ne regarde personne ”) et la contrainte formelle,
qui évite d’aller au fait en tournant autour
des mots, font que le drame central de l’histoire n’est
révélé que très progressivement.
Le narrateur tente de ne parler que des mots et finit par
se dire.
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L’univers de cet adolescent et le ‘sujet' de l’histoire
sont trahis, plutôt que révélés, par
ses digressions autour des mots : l’image de soi dans la glace,
au cinéma, dans le regard des autres ; “ pas comme
les autres ”, spectateur de la vie et de soi-même,
le personnage n’est “pas représentatif ”
(ce sont les termes de Monsieur Bernardini). Il construit cependant
un personnage saisissant de misanthrope (ou mélancolique)
moderne. Pas un type sociologique ni psychologique – ne cherchons
pas ici un roman réaliste – mais un personnage dont
la parole saisit et vous entraîne (dans son monde, dans la
cage, dans le sable…jusqu’à la page – ce
sont des titres de chapitres) ; un Hamlet moderne de collège,
au langage naviguant entre lyrisme, préciosité, technicité,
vulgarité. C’est une fiction, souvent poignante, qui
dit quelque chose du langage parce que le langage est au cœur
du drame.
“
Des mots, des mots, des mots ! ” la réponse d’Hamlet
à Polonius qui lui demande ce qu’il lit pourrait figurer
en exergue à ce livre (la figure d’Hamlet y est très
présente, et l’est de façon explicite à
la fin). Les mots ne sont rien sans le discours qui les anime :
on n’a jamais pu parler une langue en se munissant du seul
dictionnaire. TS est à la fois
un hommage aux mots, à leur poids, à leur histoire,
à leur fourmillement de sens, et une critique d’un
usage perverti du langage qui consisterait à s’intéresser
aux mots sans s’intéresser à la communication.
La réflexion sur les mots se fait sur un fond de silence
grandissant. Le refus de parler se nourrit de l’amour des
mots et du désamour des autres. Somme toute, c’est
l’admirable et terrifiante image de la grand-mère,
donatrice du dictionnaire de 1940, qui livre la clef du personnage
du petit-fils. Peu est dit, la lecture peut se faire à plusieurs
niveaux, mais l’auteur a eu le souci de proposer une issue
rassurante à travers un personnage qui passe de l’amour
des mots qu’il a cultivé à un amour de soi qui
ne lui a pas été donné.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(avril 2006)
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