La complainte du progrès
Paroles, Boris Vian. Illustrations, Lynda Corazza

Editions du Rouergue, Collection, la prochaine fois je vous le chanterai / En partenariat avec Radio France, 2007

 

 

Etre en amour ou acheter l’amour…

L’idée n’est pas nouvelle mais fonctionne à merveille auprès des plus jeunes. Ce livre Cd, par sa fantaisie, sa légèreté et son rythme attire l’oreille et mobilise d’autres sens car la particularité de cette collection est de confier les paroles d’une chanson à un illustrateur afin d’en faire un album dessiné, sur les conseils avisés de Philippe Meyer, qui décrit le contexte pour chaque titre. Toutes les générations sont réunies « autour d’un univers graphique et de la (re)découverte du répertoire de la chanson française », souligne-t-il.

C’est parti, assis confortablement, on lance le Cd et l’on tourne la première page de La complainte du progrès.
Les dessins et collages, naïfs et colorés sont gais tout autant que la musique d’Alain Goraguer qui les accompagne. Le sourire au coin des lèvres on savoure aussi, forcément, les paroles amusantes et les inimitables « r » roulés de Boris Vian. Nous entrons de plein pied dans un autre univers. Cette chanson (écrite en 1956) est une chanson d’amour, malgré son titre, d’une actualité impressionnante puisqu’il est ici question « qu’autrefois pour faire sa cour, on parlait d’amour, pour mieux prouver son ardeur, on offrait son cœur ». Et maintenant, « maintenant c’est plus pareil, ça change, ça change » ; le couple d’ailleurs est désormais dessiné en ombre chinoise. « Pour séduire le cher ange, on lui glisse à l’oreille : - Ah, Gudule. Viens m’embrasser et je te donnerai, un frigidai-reu, un joli scoutai-reu (…) »

Parce que maintenant, ce qui compte, ce ne sont plus vraiment les sentiments mais le confort ; il faut tout avoir pour être heureux, l’amour ne suffit plus. Boris Vian dénonce à juste titre cette dérive du confort individualiste apportant un soi-disant bonheur, et le matérialisme grandissant s’insinuant dans tous les espaces de la vie. Visionnaire, il écrit ce texte à l’époque où les premiers progrès domestiques apparaissent, ce temps de l’après-guerre. Aujourd’hui, « le scoutai-reu », serait remplacé par la voiture, il évoquerait le téléphone portable, le numérique, le dernier meuble Ikéa à acheter le dimanche… à coup sûr.

Une bien belle approche que ce livre Cd pour expliquer à nos petits ce que devraient être vraiment l’amour et le bonheur ; être en amour, ou acheter l’amour… A vous de voir si une «tourniquette à vinaigrette » comble tout votre être.

Apoline Saybec
(février 2008)

Apoline Saybec est historienne de formation. Elle a été rédactrice en chef d’un mensuel économique puis généraliste. Journaliste en presse écrite, elle est passionnée par l’être humain ; elle aime autant l’histoire que l’actualité, la littérature que le cinéma, la sociologie que la psychologie... Tout ce qui permet de comprendre le monde qui l’entoure, de transmettre ce qu’elle apprend ou ce qu’elle a vécu est le terreau de son existence. S’évader, rêver, imaginer au travers des livres… le voyage, dans tous les sens du terme, est son moteur.

 

Boris Vian est né en 1920, diplômé de Centrale, il exerce son métier d’ingénieur dès 1942 mais abandonne sa carrière en 1947 pour se consacrer à la musique et l’écriture. Il meurt en 1959, laissant derrière lui un œuvre considérable dont L’Ecume des jours, et L’Arrache-cœur, deux de ses romans les plus connus. Il a aussi écrit des opéras, des poèmes, des nouvelles, du théâtre… Original et provocateur, il nous laisse cette chanson pleine de sens encore aujourd’hui.

Lynda Corraza, illustratrice, a publié plusieurs albums jeunesse aux Editions du Rouergue dont Chaussettes en 1996, Tonton ton thé… et a publié une bande dessinée, Je veux un bébé (Delcourt, 2006) et un documentaire, Le bébé (Milan, 2007).

www.lerouergue.com

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