Musée
du Luxembourg
19, rue de Vaugirard
75006 Paris
01 42 34 25 95 |
lundi, vendredi samedi, dimanche (nocturnes) 11h - 22h30,
mardi, mercredi et jeudi 11h - 19h
22 septembre 2004 - 30 janvier 2005 |
Paolo
Véronèse l’hédoniste
Le
musée du Luxembourg, après une exposition en 2003
sur Botticelli et il y a quelques mois sur l’Autoportrait
au XXe siècle, s’intéresse maintenant à
Véronèse.
Créé en 1750, ce musée a une histoire compliquée.
Il contenait au départ le cabinet du roi ; en 1803, il fut
acquis par le Sénat et, jusqu’en 1815, il regroupa
des œuvres maintenant au Louvre. Puis il se modernisa et accueillit
les créations des « artistes vivants » qui sont
à Orsay depuis 1937. Passant ensuite sous la tutelle du ministère
de la Culture, il exposa les collections conservées en province.
Et enfin, en 2000, le Sénat le récupéra et
décida de redorer ses blasons en y organisant des expositions
d’ampleur internationale et en faisant venir des tableaux
du monde entier. On le sait, les activités du Sénat
n’ont pas grand rapport avec l’art et pour combler cette
évidence, il fit appel à des organisateurs extérieursappartenant
au secteur privé. Mais cette idée de faire de grandes
expositions avec des toiles venues des quatre coins du monde n’est-elle
pas trop ambitieuse ? Le Grand Palais, par exemple, ne remplissait-il
pas déjà parfaitement ce rôle ? Le Sénat
et les organisateurs, sans doute pour des raisons de budget, se
voient obligés de choisir des toiles et d’en refuser
d’autres dont le transport et l’assurance coûteraient
trop chers. Ce qui donne des expositions toujours incomplètes
et bancales ; des expositions qui coûtent au visiteur un prix
exorbitant : bien que le Sénat prétende offrir un
musée populaire, on peut se demander, en observant les visiteurs,
qui est réellement le peuple pour lui. Le musée du
Luxembourg serait-il le musée des Sénateurs ou des
habitant du sixième arrondissement ?
Mais
si l’exposition Botticelli nous avait un peu déçu
et que les quelques toiles exposées ne comptaient pas parmi
les plus belles du maître, celles de Véronèse
sont en revanche bien sélectionnées et offrent au
visiteur de rares moments d’émotion.
Trente et un tableaux et onze dessins rarement présentés
à Paris. Des tableaux si magnifiques qu’on oublie un
instant qu’on aurait pu en voir bien d’autres. Mais
l’ensemble est suffisamment bien conçu pour que l’on
ne soit pas gêné et pour que l’on ne se demande
pas pourquoi cette œuvre-ci plutôt que celle-là.
La présentation a lieu par genre. On commence quelque peu
étrangement par des tableaux qui, même s’ils
visent à démontrer la manière laïque dont
l’artiste aborde les sujets religieux, ne sont pas directement
profanes (Suzanne et les vieillards, La Tentation de Saint-Antoine,
Lucrèce), et l'on s’attaque ensuite aux portraits,
puis aux scènes mythologiques, allégoriques, et enfin
aux dessins.
Seul regret
peut-être, la brièveté des commentaires est
telle que l’on aurait peut-être pu complètement
s’en passer. De plus, leur présentation sur de longs
pans de gaze blanche flottant au gré des mouvements des visiteurs
vient peut-être gâcher l’harmonie de l’ensemble
et lui donner un côté précieux superflu et presque
de mauvais goût, ne rejoignant en rien le moiré des
costumes et des étoffes représentés pas Véronèse.
Les débuts
Fils
d’un tailleur de pierres, Paolo Caliari est né en 1528
à Vérone, d’où son surnom. Cette ville
fut déterminante pour sa formation de peintre car il put
y affronter le problème de la définition de la forme.
Il découvrit les recherches sur la ligne introduites par
les maniéristes, en particulier par Jules Romain, et les
réflexions sur la couleur de Titien. Il mêla les deux
styles avec une grande liberté, révélant déjà
ses talents de coloriste. La Tentation de Saint-Antoine,
avec ses nuances de bruns et d’ocre rouge, est à cet
égard un bon exemple. Survenant de la droite, la lumière
éclaire, non pas les visages, mais la musculature étonnante
de l’agresseur et la poitrine abondante de la tentatrice.
Le dessin est encore maniériste par la contorsion des corps.
Citons Baudelaire qui parle dans ses Écrits sur
l’art de «la couleur paradisiaque et comme
d'après-midi de Véronèse», la trouve
«calme et gaie» et souligne que chez lui, elle
«n’exclut certainement pas le grand dessin […],
qui procède surtout par l’ensemble et les masses».
Venise
et la maturité
Le
peintre quitta assez tôt Vérone, en 1553, pour Venise
d’où lui provenaient de nombreuses commandes. Il décora
entre autres les plafonds des salles du Palais des Doges et celui
de l’église San Sebastiano. Ses relations avec les
architectes Sansovino, Sanmicheli et surtout Palladio renforcèrent
par ailleurs son intérêt pour le monumental et les
éléments architecturaux. Dans la plupart de ses décorations
murales, les figures ne sont pas complètement raccourcies
par la perspective mais peintes sous un angle de 45 degrés,
produisant ainsi un effet di sotto in su (de bas en haut).
En 1562, Véronèse entreprit la décoration de
la villa Barbaro à Maser en Vénétie, et ses
fresques marquent l’apogée de son art qui atteint dès
lors des proportions inimaginables et que les gigantesques Noces
de Cana conservées au Louvre ne font qu’évoquer.
Citons par exemple, les Figures allégoriques du serviteur,
merveilleux trompe l’œil qu’évoque un peu
le Saint Menna présenté dans l’exposition.
Les personnages se détachent des fausses niches dans lesquels
ils sont placés et, tels des êtres vivants, semblent
communiquer avec le spectateur et venir à sa rencontre.
Mais
Véronèse est à cette époque en butte
à la censure, on lui reproche de traiter des sujets religieux
de manière iconoclaste, l’obligeant même à
changer l’un de ses tableaux qu’il se contentera de
baptiser le Repas dans la maison de Levi plutôt que
la Cène.
M algré l’Inquisition, il parvient à évoquer
la réalité quotidienne et la vie mondaine de Venise.
Étonnons-nous en effet avec Edgar Quinet de la délicatesse
de cet art opposée à la cruauté de ses commanditaires
: «Quand vous voyez pour la première fois, dans
la salle du grand conseil de l'inquisition, rayonner autour des
murailles les tableaux de Véronèse et de Tintoret,
ces fêtes de la peinture, dans ces enceintes lugubres, vous
émeuvent malgré vous ; car c' est au milieu de toute
la splendeur d' une architecture à demi mauresque, au milieu
des tableaux et des couleurs palpitantes de ces peintres, que cette
aristocratie enfouissait ses mystères. Son gouvernement,
qui fut une sorte de terreur nationale mêlée de volupté,
était parfaitement à l' aise dans ce palais geôle
et musée tout ensemble. Les supplices y touchaient à
d'élégants plaisirs.»
La
dernière période : de nouvelles préoccupations
À
partir de 1575, Véronèse s’intéresse
davantage au paysage, au caractère des personnages ; il abandonne
progressivement les grandes compositions. C’est de cette époque
que datent les scènes mythologiques comme L’Enlèvement
d’Europe et La Mort de Procris où se
développent dans toute leur splendeur l’hédonisme
et la sensualité de l’artiste. Dans L’enlèvement
d’Europe, le peintre a divisé l’épisode
mythologique. Au premier plan, légèrement à
gauche, se trouve la scène la plus sensuelle. Europe, avec
ses amies, monte sur le taureau pour s’amuser et batifoler.
Zeus, sous des traits de taureau, en profitant, lèche le
pied de la jeune femme. C’est un moment de pur bonheur que
renforce la présence des petits putti qui volent
à côté des arbres. Véronèse prête
également beaucoup d’attention à la scène
de l’enlèvement proprement dit, et en petit, à
droite du centre de l’œuvre, on remarque le joyeux cortège
descendre, puis s’en aller sur la mer. Rappelés par
certains éléments de costume, le bleu du ciel, des
nuages et de l’eau ainsi que le rose des chairs contribuent
à donner à ce tableau un air gai, aérien et
léger.
En
revanche, si l’histoire de l’Enlèvement d’Europe
a une issue heureuse, Véronèse a également
traité les amours tragiques de la mythologie. Ainsi, dans
Apollon et Daphné, l’artiste a choisi de représenter
le moment même de la métamorphose de la jeune femme
en laurier. Il montre ainsi la surprise d’Apollon qui regarde
les racines pousser aux bras de sa bien-aimée encore en mouvement.
Les tons sont chauds, essentiellement orange, bruns et roses.
Une
constante : Les portraits
Pendant
plus de vingt ans, Véronèse réalisa sur commande
des portraits, essentiellement d’aristocrates.
Le portrait est au milieu du seizième siècle un art
qui s’est pleinement développé. Titien en est
le maître et c’est dans sa lignée qu’opèrent
des peintres comme Le Tintoret ou Véronèse. Mais si
ceux de Titien reflètent pleinement le caractère de
la personne représentée, ceux de ses deux suiveurs
semblent davantage conçus pour exprimer de façon générale
l’idée de la morgue et de l’aisance aristocratique.
L’originalité la plus grande de Véronèse,
qui reprend à Titien sa manière de représenter
les personnes en pieds ou aux trois-quarts de leur hauteur, est
d’avoir placé ses modèles dans un décor
architectural qui les ennoblit encore et d’avoir été
particulièrement attentif et aux lumières et aux étoffes.
À
sa mort, en 1588, Véronèse ne laissa pas d’école,
mais son œuvre influença de nombreux artistes comme
Vélasquez et Rubens. Au XIXe siècle, il marquera profondément
les coloristes européens dont Delacroix, puis Cézanne.
La
présentation des œuvres au musée du Luxembourg
Nous
l’avons indiqué plus haut, les commissaires de l’exposition
ont opté pour un classement des œuvres par genre, ce
qui est très astucieux et permet au visiteur de voir la façon
dont l’artiste traite un sujet et met en regard des œuvres
conçues sur des thématiques proches. «Véronèse
profane» est un beau sujet, mais demanderait à
être éclairé par un contexte plus général.
L’importance des scènes allégoriques et mythologiques
à Venise, les goûts de l’aristocratie à
l’époque… Les organisateurs ayant décidé
de ne pas mettre de toiles de contemporains, ce thème n’est
ici que superficiellement traité. Il aurait besoin d’être
éclairé par des œuvres de Titien ou de Tintoret
pour pouvoir s’épanouir réellement et prendre
un réel sens. Véronèse est-il un artiste plus
profane qu’un autre ? Au XVIe siècle, les artistes
étaient-ils particulièrement religieux ? Et quid de
la production « religieuse » de Véronèse,
peut-on réellement la considérer comme profane, dire
que Véronèse traite de tous ses sujets de manière
profane même s’il insiste avant tout sur les émotions
et les sentiments des personnages représentés ? Les
organisateurs auraient au moins pu souligner le fait que Véronèse
traite ses sujets de manière hédoniste, se souciant
relativement peu, comme le prouve le scandale du Repas dans
la maison de Levi, du contenu narratif de ses sujets.
Ce thème, peut-être un peu bancal, semble surtout avoir
permis aux commissaires de limiter l’emprunt des œuvres
de façon arbitraire, mais homogène.
Nathalie
Meyer
(novembre
2004)
Nathalie
Meyer travaille dans l'édition et a entre autres
participé à la réalisation d'un ouvrage consacré
à la Critique hostile à Gauguin (Éditions
Jannink,
2003). Passionnée par l'histoire de l'art, elle pratique
la gravure. De formation littéraire, elle s'intéresse
notamment aux littératures slaves et russes du début
du XXe siècle et à la littérature française
de l'entre-deux-guerres.

http://www.museeduluxembourg.fr/
|