Jules
Verne a bon dos
2005 sera l'année
Jules Verne, mort il y a cent ans. Mais quel Jules Verne sera à
l'honneur, en réalité ? Beau livre paru chez Larousse,
sous la direction de Philippe de la Cortadière, Jules
Verne, De la science à l'imaginaire, est tout
à fait symptomatique de la regrettable méprise dont
souffre l'auteur de 20 000 lieues sous les mers, qui voit
son oeuvre volontiers réduite à l'oxymore "roman
scientifique", quand on ne l'enferme pas dans la case de la
littérature pour enfants.
Le mortel
et l'immortel
Ce livre commence
très mal. L'académicien Michel Serres
ouvre sa molle préface par l'assertion suivante : "Aujourd'hui,
pour vivifier l'interface entre science et société,
il nous manque un Jules Verne." Diable ! Pauvre Jules
Verne, mortel comme tout un chacun (mais non comme les académiciens)...
Relisons. Donc Jules Verne ne serait que cela, qu'un larbin, qu'un
faire-valoir de la science habilité à la rapprocher
du grand public ? ou qu'un généreux serviteur de la
société, qui se propose de lui prémâcher
un progrès scientifique abscons ? Passons sur le terme jargonneux
d' "interface", suffisamment ridicule, et laid,
pour proscrire l'emploi à ses côtés d'un verbe
comme "vivifier" : ce verbe sémantiquement
faible ne fait-il pas de Jules Verne une sorte de chimiste vitaliste
préoccupé par le bien public (le bien, et non le beau)
et par le succès des sciences ? Nous ne nous attarderons
pas sur le pénible article défini : "un Jules
Verne", qui donne au romancier et à son travail
autant d'éclat et de singularité que n'importe quelle
catégorie professionnelle (on peut donc être médecin,
concierge, ou Jules Verne... et un autre pourrait faire ce qu'a
fait Jules Verne). Sans doute Michel Serres s'est-il mal exprimé.
Rappelons tout de même que Jules Verne est un écrivain,
et non pas un prof de chimie pour collégiens. "Science",
"société"... Jules Verne ne visait-il
pas autre chose ? La littérature, le Beau, n'étaient-ce
donc pour lui que des moyens, en vue d'une fin sans poésie,
utilitaire ?
Herméneutique
étique
Si l'on excepte
les contributions de l'éminent Jean-Paul Dekiss,
l'ensemble du livre exploite (et ce faisant, appauvrit) l'oeuvre
de Jules Verne pour asséner un cours de science, et de géographie
; on nie la sève, on supprime l'arbre, pour ne s'intéresser
qu'à l'une de ses racines. Certes, il y a de quoi parler,
puisque Jules Verne s'intéressait de très près
aux sciences et s'en inspirait incontestablement ; ce point de vue
serait bien pertinent, n'était le risque (effectif) de réduire
l'oeuvre à l'un de ses pans. Commente-t-on Sur
la route de Jack Kerouac par
un exposé sur l'histoire des automobiles américaines
? ou même, commente-t-on Le Procès
de Kafka par un cours de droit ? Jules Verne, De la
science à l'imaginaire, est donc un livre sur
la science (qui peut intéresser en tant que tel), plus qu'un
livre sur Jules Verne, celui-ci ne servant que de riche prétexte
maladroitement loué.
Le malaise
: Jules Verne et la science
Eh bien, soit,
dira-t-on peut-être : d'aucuns ont voulu creuser l'interprétation
par la science, c'est leur droit, c'est leur goût. Est-ce
toutefois le goût de l'auteur ? Jules Verne n'était
pas scientiste, loin de là ; humaniste classique, il n'approuvait
pas l'essor vampirique de la science.
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Le "père de la science-fiction" n'a
écrit qu'un seul roman d'anticipation : Paris
au XXème siècle, oeuvre pessimiste
narrant le drame d'un jeune poète dans une société
technicienne (aisément comparable à la nôtre).
N'est-il pas également dramatique, le destin d'un écrivain
rattrapé par ses sources d'inspiration, qui paye cher
le tribut à sa Muse ambiguë, la Science ? "Sceptique
de la science" (selon l'expression de J.-P. Dekiss),
comme Mary Shelley dans Frankenstein,
Jules Verne a pris ses distances vis à vis de la science,
et mis en garde contre ce progrès scientifique par ailleurs
fascinant. Aujourd'hui, la science continue son invasion et,
dernière étape du processus, elle s'accapare la
littérature, elle s'autorise de l'esthétique.
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Quel
Jules Verne pour nos enfants ?
Pour sûr,
les scientifques peuvent remercier Jules Verne, mais Jules Verne
ne veut pas de ces courbettes : à force, elles vexent, elles
encombrent, elles étouffent. Pris au piège du succès,
par une ironie du sort qui pourrait évoquer (toutes proportions
gardées, évidemment) la scandaleuse lecture faite
de Nietzsche à une certaine époque, Jules Verne est
utilisé au service d'un cauchemar, précisément
celui de Paris au XXème siècle,
qui se réalise un peu plus chaque jour, et dont Jules Verne
avait tristement prévu le sombre scénario. In extremis,
dans le dernier chapitre de cet hommage, J.-P. Dekiss laisse traîner
quelques noms (Roland Barthes, Julien Gracq) rappelant la fortune
littéraire de Jules Verne ; le lien est aussi fait, un peu
dans l'esprit de Nietzsche, entre scientisme et nihilisme, que Jules
Verne oppose au bel humanisme traditionnel. Étrange conclusion
pour un ouvrage qui veut moins donner aux plus jeunes l'envie de
lire ou d'écrire, et l'appétit du beau, que le désir
tiède de connaître le monde et ses lois, et d'apprendre
l'histoire d'un progrès dont on masque les airs de décadence.
Jules Verne a utilisé la science, la science utilise Jules
Verne. Ce grand romancier a sans doute matière à se
retourner dans sa tombe.
Nicolas
Cavaillès
(décembre 2004)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

http://www.larousse.fr
http://www.jules-verne.net/
http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/vernej.html
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