Jules Verne, de la science à l'imaginaire
sous la direction de Philippe de la Cortadière
Larousse, 2004

 

 

 

Jules Verne a bon dos

2005 sera l'année Jules Verne, mort il y a cent ans. Mais quel Jules Verne sera à l'honneur, en réalité ? Beau livre paru chez Larousse, sous la direction de Philippe de la Cortadière, Jules Verne, De la science à l'imaginaire, est tout à fait symptomatique de la regrettable méprise dont souffre l'auteur de 20 000 lieues sous les mers, qui voit son oeuvre volontiers réduite à l'oxymore "roman scientifique", quand on ne l'enferme pas dans la case de la littérature pour enfants.

Le mortel et l'immortel

Ce livre commence très mal. L'académicien Michel Serres ouvre sa molle préface par l'assertion suivante : "Aujourd'hui, pour vivifier l'interface entre science et société, il nous manque un Jules Verne." Diable ! Pauvre Jules Verne, mortel comme tout un chacun (mais non comme les académiciens)... Relisons. Donc Jules Verne ne serait que cela, qu'un larbin, qu'un faire-valoir de la science habilité à la rapprocher du grand public ? ou qu'un généreux serviteur de la société, qui se propose de lui prémâcher un progrès scientifique abscons ? Passons sur le terme jargonneux d' "interface", suffisamment ridicule, et laid, pour proscrire l'emploi à ses côtés d'un verbe comme "vivifier" : ce verbe sémantiquement faible ne fait-il pas de Jules Verne une sorte de chimiste vitaliste préoccupé par le bien public (le bien, et non le beau) et par le succès des sciences ? Nous ne nous attarderons pas sur le pénible article défini : "un Jules Verne", qui donne au romancier et à son travail autant d'éclat et de singularité que n'importe quelle catégorie professionnelle (on peut donc être médecin, concierge, ou Jules Verne... et un autre pourrait faire ce qu'a fait Jules Verne). Sans doute Michel Serres s'est-il mal exprimé. Rappelons tout de même que Jules Verne est un écrivain, et non pas un prof de chimie pour collégiens. "Science", "société"... Jules Verne ne visait-il pas autre chose ? La littérature, le Beau, n'étaient-ce donc pour lui que des moyens, en vue d'une fin sans poésie, utilitaire ?

Herméneutique étique

Si l'on excepte les contributions de l'éminent Jean-Paul Dekiss, l'ensemble du livre exploite (et ce faisant, appauvrit) l'oeuvre de Jules Verne pour asséner un cours de science, et de géographie ; on nie la sève, on supprime l'arbre, pour ne s'intéresser qu'à l'une de ses racines. Certes, il y a de quoi parler, puisque Jules Verne s'intéressait de très près aux sciences et s'en inspirait incontestablement ; ce point de vue serait bien pertinent, n'était le risque (effectif) de réduire l'oeuvre à l'un de ses pans. Commente-t-on Sur la route de Jack Kerouac par un exposé sur l'histoire des automobiles américaines ? ou même, commente-t-on Le Procès de Kafka par un cours de droit ? Jules Verne, De la science à l'imaginaire, est donc un livre sur la science (qui peut intéresser en tant que tel), plus qu'un livre sur Jules Verne, celui-ci ne servant que de riche prétexte maladroitement loué.

Le malaise : Jules Verne et la science

Eh bien, soit, dira-t-on peut-être : d'aucuns ont voulu creuser l'interprétation par la science, c'est leur droit, c'est leur goût. Est-ce toutefois le goût de l'auteur ? Jules Verne n'était pas scientiste, loin de là ; humaniste classique, il n'approuvait pas l'essor vampirique de la science.

Le "père de la science-fiction" n'a écrit qu'un seul roman d'anticipation : Paris au XXème siècle, oeuvre pessimiste narrant le drame d'un jeune poète dans une société technicienne (aisément comparable à la nôtre). N'est-il pas également dramatique, le destin d'un écrivain rattrapé par ses sources d'inspiration, qui paye cher le tribut à sa Muse ambiguë, la Science ? "Sceptique de la science" (selon l'expression de J.-P. Dekiss), comme Mary Shelley dans Frankenstein, Jules Verne a pris ses distances vis à vis de la science, et mis en garde contre ce progrès scientifique par ailleurs fascinant. Aujourd'hui, la science continue son invasion et, dernière étape du processus, elle s'accapare la littérature, elle s'autorise de l'esthétique.  

Quel Jules Verne pour nos enfants ?

Pour sûr, les scientifques peuvent remercier Jules Verne, mais Jules Verne ne veut pas de ces courbettes : à force, elles vexent, elles encombrent, elles étouffent. Pris au piège du succès, par une ironie du sort qui pourrait évoquer (toutes proportions gardées, évidemment) la scandaleuse lecture faite de Nietzsche à une certaine époque, Jules Verne est utilisé au service d'un cauchemar, précisément celui de Paris au XXème siècle, qui se réalise un peu plus chaque jour, et dont Jules Verne avait tristement prévu le sombre scénario. In extremis, dans le dernier chapitre de cet hommage, J.-P. Dekiss laisse traîner quelques noms (Roland Barthes, Julien Gracq) rappelant la fortune littéraire de Jules Verne ; le lien est aussi fait, un peu dans l'esprit de Nietzsche, entre scientisme et nihilisme, que Jules Verne oppose au bel humanisme traditionnel. Étrange conclusion pour un ouvrage qui veut moins donner aux plus jeunes l'envie de lire ou d'écrire, et l'appétit du beau, que le désir tiède de connaître le monde et ses lois, et d'apprendre l'histoire d'un progrès dont on masque les airs de décadence. Jules Verne a utilisé la science, la science utilise Jules Verne. Ce grand romancier a sans doute matière à se retourner dans sa tombe.

Nicolas Cavaillès
(décembre 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

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