|
Peut-on
accéder au "grand mystère de l'art"
?
La tant fantasmée
cité vénitienne sert encore une fois de décor
à un étonnant roman policier (on se souviendra de
L'hôtel hanté : Un mystère
de la Venise moderne du victorien Wilkie Collins, précurseur,
voire fondateur du genre) ; étonnant pour son érudition
(dans la lignée des romans de Ian Pears), qui permet au lecteur
de (re)découvrir l’œuvre d’un peintre de
la Renaissance, Jacopo Robusti dit le « tintoretto »
(le « petit teinturier », en référence
au métier, peu considéré, de son père),
ses inspirations et ses techniques de travail, et de se plonger
dans un âge où la cité connaît les prémices
d’un déclin (économique, militaire etc.) dont
le pillage de la ville par Bonaparte et ses troupes marquera l’apogée
– si l’on peut dire…
Mais ce qui
frappe aussi, c’est la brillante structure qui mêle
points de vue, époques et techniques de communication : de
la fin du XXe au milieu du XVIe siècle, en passant par les
années 1930, 1960 ou la prise de Constantinople (1203) ;
d’un jeune inspecteur de police vénitien, Alessandro
Baldi, à un vieil universitaire new-yorkais, William Jeffers,
le « plus grand spécialiste de la peinture italienne
du XVIe siècle » qui accepte de collaborer, à
distance, avec le premier ; du Tintoret, qui vient de remporter
(sans grand mal) un concours pour peindre la Scuola Di San Rocco
(organisation charitable composée de notables vénitiens),
aux membres d’une confrérie secrète (motivés
par un profond nationalisme et une xénophobie flagrante)
qui inquiète le Doge, en passant par un poète aveugle,
ami du peintre, par une jeune universitaire française disparue
dans d’inquiétantes circonstances (assassinée,
selon l’inspecteur Baldi) et par d’autres victimes encore.
 |
Malgré
la profusion de protagonistes et les sauts temporels, le fil
de l’intrigue demeure limpide et l’auteur, par le
biais d’une écriture élégante et
soignée, maintient superbement le suspense et l’équilibre
pourtant fragile de sa construction narrative, qui alterne investigation
policière et quête historique et artistique. Il
reste que seul le lecteur (à qui rien n’est dissimulé
des intrigues, à travers les aventures du Tintoret) possède
les clés et les indices nécessaires pour comprendre
pourquoi certaines découvertes artistiques et scientifiques
ne cessent de provoquer la mort de leurs auteurs - contrairement
aux personnages de notre temps (l’inspecteur et le professeur),
dont les connaissances, pourtant pointues, sont insuffisantes
à décrypter les toiles du peintre et à
dévoiler la vérité à temps. |
La modernité
de la trame servant de repère (le présent) se voit
renforcée par la correspondance virtuelle entre le jeune
policier et le vieux savant, deux hommes qui ne se connaissent pas
mais qui sont convaincus que les complots passés peuvent
éclairer ceux du présent, et qui se trouvent, au fur
et à mesure de cet échange passionnant de courriels,
quelques similitudes : «Je crois que nos métiers
se ressemblent beaucoup : rechercher encore et toujours la vérité,
savoir se fier à son intuition et se saisir de chacun des
indices qui nous sont donnés. Vous auriez sûrement
fait un très bon historien d’art. » écrit
le nonagénaire à son correspondant de l’autre
côté de l’Atlantique.
Sociétés secrètes dont les pouvoirs sans limites
font fi des frontières temporelles, improbables trésors,
mystères liés à la vie du messie etc. ; comment
ne pas repenser à un certain best-seller (dont il vaut mieux
taire le titre sous peine de lui faire davantage de publicité
encore…) qui prend en otage les lecteurs, les médias
et les rayons de nombreuses librairies depuis des mois – sans
pourtant posséder une once des qualités littéraires
et de la précise érudition de ce bref mais palpitant
polar, dont le dénouement ne manque pas de laisser songeur
: une injustice flagrante faite aux écrivains et à
des œuvres véritables, telles que cet Venise.net,
authentique tour de force, et qui ne sera réparée
qu’en le lisant ce dernier avec l’enthousiasme qu’il
mérite.
B.
Longre
(juillet 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'éditeur
http://www.lianalevi.fr/
Chez
le même éditeur
L'Homme de Shanghai de Bo Caldwell,
traduit de l’anglais par Jean-Luc Defromont.
sur
Venise, lire aussi
L'hôtel hanté : Un mystère
de la Venise moderne de W.Wilkie Collins (Labor, Espace Nord,
Noir de Noir, 2005) / et en anglais The Haunted Hotel (Zulma
classics, 2005)
|