Venise.net
Liana Levi, Piccolo, 2005

 

 

Peut-on accéder au "grand mystère de l'art" ?

La tant fantasmée cité vénitienne sert encore une fois de décor à un étonnant roman policier (on se souviendra de L'hôtel hanté : Un mystère de la Venise moderne du victorien Wilkie Collins, précurseur, voire fondateur du genre) ; étonnant pour son érudition (dans la lignée des romans de Ian Pears), qui permet au lecteur de (re)découvrir l’œuvre d’un peintre de la Renaissance, Jacopo Robusti dit le « tintoretto » (le « petit teinturier », en référence au métier, peu considéré, de son père), ses inspirations et ses techniques de travail, et de se plonger dans un âge où la cité connaît les prémices d’un déclin (économique, militaire etc.) dont le pillage de la ville par Bonaparte et ses troupes marquera l’apogée – si l’on peut dire…

Mais ce qui frappe aussi, c’est la brillante structure qui mêle points de vue, époques et techniques de communication : de la fin du XXe au milieu du XVIe siècle, en passant par les années 1930, 1960 ou la prise de Constantinople (1203) ; d’un jeune inspecteur de police vénitien, Alessandro Baldi, à un vieil universitaire new-yorkais, William Jeffers, le « plus grand spécialiste de la peinture italienne du XVIe siècle » qui accepte de collaborer, à distance, avec le premier ; du Tintoret, qui vient de remporter (sans grand mal) un concours pour peindre la Scuola Di San Rocco (organisation charitable composée de notables vénitiens), aux membres d’une confrérie secrète (motivés par un profond nationalisme et une xénophobie flagrante) qui inquiète le Doge, en passant par un poète aveugle, ami du peintre, par une jeune universitaire française disparue dans d’inquiétantes circonstances (assassinée, selon l’inspecteur Baldi) et par d’autres victimes encore.

Malgré la profusion de protagonistes et les sauts temporels, le fil de l’intrigue demeure limpide et l’auteur, par le biais d’une écriture élégante et soignée, maintient superbement le suspense et l’équilibre pourtant fragile de sa construction narrative, qui alterne investigation policière et quête historique et artistique. Il reste que seul le lecteur (à qui rien n’est dissimulé des intrigues, à travers les aventures du Tintoret) possède les clés et les indices nécessaires pour comprendre pourquoi certaines découvertes artistiques et scientifiques ne cessent de provoquer la mort de leurs auteurs - contrairement aux personnages de notre temps (l’inspecteur et le professeur), dont les connaissances, pourtant pointues, sont insuffisantes à décrypter les toiles du peintre et à dévoiler la vérité à temps.

La modernité de la trame servant de repère (le présent) se voit renforcée par la correspondance virtuelle entre le jeune policier et le vieux savant, deux hommes qui ne se connaissent pas mais qui sont convaincus que les complots passés peuvent éclairer ceux du présent, et qui se trouvent, au fur et à mesure de cet échange passionnant de courriels, quelques similitudes : «Je crois que nos métiers se ressemblent beaucoup : rechercher encore et toujours la vérité, savoir se fier à son intuition et se saisir de chacun des indices qui nous sont donnés. Vous auriez sûrement fait un très bon historien d’art. » écrit le nonagénaire à son correspondant de l’autre côté de l’Atlantique.
Sociétés secrètes dont les pouvoirs sans limites font fi des frontières temporelles, improbables trésors, mystères liés à la vie du messie etc. ; comment ne pas repenser à un certain best-seller (dont il vaut mieux taire le titre sous peine de lui faire davantage de publicité encore…) qui prend en otage les lecteurs, les médias et les rayons de nombreuses librairies depuis des mois – sans pourtant posséder une once des qualités littéraires et de la précise érudition de ce bref mais palpitant polar, dont le dénouement ne manque pas de laisser songeur : une injustice flagrante faite aux écrivains et à des œuvres véritables, telles que cet Venise.net, authentique tour de force, et qui ne sera réparée qu’en le lisant ce dernier avec l’enthousiasme qu’il mérite.

B. Longre
(juillet 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'éditeur
http://www.lianalevi.fr/

Chez le même éditeur
L'Homme de Shanghai de Bo Caldwell, traduit de l’anglais par Jean-Luc Defromont.

sur Venise, lire aussi
L'hôtel hanté : Un mystère de la Venise moderne de W.Wilkie Collins (Labor, Espace Nord, Noir de Noir, 2005) / et en anglais The Haunted Hotel (Zulma classics, 2005)