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"D'un
fil à l'espace, interminablement. Sans désagréger
le tissu de la nuit ouverte. Sans interrompre leurs cris concertants"
(J. Dupin).
Pour faire écho
au dernier film de Claire Denis, on pourrait paraphraser le poète
(J. Dupin encore une fois) : "Ne rien dire, ne rien taire.
Filmer cela".
Claire Denis et sa complice Agnès Godard (directrice de la
photographie) ne donnent pas seulement à voir, mais aussi
à entendre, à sentir, à toucher
Logique
des sensations au-delà, ou en-deçà, de la logique
du discours et de la psychologie (le nombre de mots proférés
par les acteurs se compte sur les doigts d'une main). Une logique
des sensations propre à renouveler les formes du cinéma
et à l'élever à ses plus hauts degrés
d'intensité. Vendredi soir, disons-le tout
de go, est un petit chef d'uvre.
Pourtant, le
synopsis se présente à la fois comme des plus classique
et des plus rachitique : une femme rencontre un homme par hasard,
une passion naît
Laure (Valérie Lemercier ! Inattendue et magnifique) est
une belle quadragénaire qui fait ses cartons dans son appartement
parisien car le lendemain, samedi, elle emménage chez son
fiancé François. Les préparatifs terminés,
elle se dirige en voiture chez des amis pour dîner. Mais,
à cause d'une grève des transports en commun, elle
reste coincée dans les embouteillages. Un peu par lubie et
beaucoup par désuvrement, elle prend en stop Jean (Vincent
Lindon, impeccable lui aussi). Dans l'automobile, les deux "V.L."
glissent progressivement vers les territoires du désir.
Un fil ténu
pour le moins. Mais, comme elle croit au cinéma, Claire Denis
croit aussi aux rencontres. Et celle entre sa caméra et l'histoire
de Laure et Jean devient, du coup, un fil aux ramifications et aux
variations presque infinies. De vendredi soir à l'aube du
lendemain, quelques heures seulement, mais combien de modifications,
de sensations, d'hésitations, de plaisirs, de folies, d'ivresses,
d'approches, de gestes, de fantasmes, traversant les corps de Laure
et de Jean ? Autant que de plans contenus dans Vendredi Soir
certainement. Une rencontre, aussi brève soit elle,
c'est une variation infinie d'affects. Rien moins que cela, nous
"dit" Claire Denis.
| Deux
amants dans une voiture, un bar, un hôtel désert,
une pizzeria. Mais aussi deux amants dans la nuit parisienne,
ses lumières et ses odeurs : on a rarement filmé
Paris avec autant de douceur et de sensualité, de profondeur
même (les toits dans l'obscurité naissante, les
rues combles ou désertes, les passants fantomatiques
et quelques fois inquiétants, les passagers des voitures
bloquées, un bar-tabac
). |
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Tout, d'ailleurs,
dans le film, naît de l'obscurité : bâtisses,
personnages, sensations, fantasmes. Claire Denis capte cette part
d'ombre, part maudite, qui nous échappe, échappe à
la conscience et au récit traditionnel. Et seul le cinéma
semble capable de l'enregistrer (ce qui fait que le cinéma
de Claire Denis est en un sens très "réaliste".
Eloigné de tout effet esthétisant gratuit, il est
travaillé par une nécessité). Ce travail plastique
sur les ténèbres, le noir, le nocturne est admirable.
Situé à la frontière de l'inconscient, le film
flirte aussi avec le fantastique (scènes de rêve, fantasme,
réalité flottante
). La logique des sensations
nous mène vers des territoires toujours incertains, inquiétants
parfois. Celle-ci s'appuie sur un montage virtuose liant avec fluidité
des plans a priori très disparates : gros plans sur des objets
ou des parties du corps, plans plus larges sur "l'extérieur",
mouvements de caméra lents (la belle et très lente
chorégraphie des voitures pendant l'embouteillage) ou rapides,
ralentis, plans fixes, différences de grains
A chaque
variation d'affect correspond une variation de forme, ou presque.
Vendredi soir : les profondeurs et bouleversements
insoupçonnés d'une rencontre. Vendredi soir
: le cinéma comme "corps clairvoyant".
Jean-Emmanuel
Denave
(septembre
2002)

voir
aussi : Trouble every day (juillet
2001) de Claire Denis
http://www.bacfilms.com/vendredisoir/
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