de Claire Denis

France, 2002, durée 1h30

Sortie 11 septembre 2002
avec Valérie Lemercier et Vincent Lindon


"D'un fil à l'espace, interminablement. Sans désagréger le tissu de la nuit ouverte. Sans interrompre leurs cris concertants" (J. Dupin).

Pour faire écho au dernier film de Claire Denis, on pourrait paraphraser le poète (J. Dupin encore une fois) : "Ne rien dire, ne rien taire. Filmer cela".
Claire Denis et sa complice Agnès Godard (directrice de la photographie) ne donnent pas seulement à voir, mais aussi à entendre, à sentir, à toucher… Logique des sensations au-delà, ou en-deçà, de la logique du discours et de la psychologie (le nombre de mots proférés par les acteurs se compte sur les doigts d'une main). Une logique des sensations propre à renouveler les formes du cinéma et à l'élever à ses plus hauts degrés d'intensité. Vendredi soir, disons-le tout de go, est un petit chef d'œuvre.

Pourtant, le synopsis se présente à la fois comme des plus classique et des plus rachitique : une femme rencontre un homme par hasard, une passion naît…
Laure (Valérie Lemercier ! Inattendue et magnifique) est une belle quadragénaire qui fait ses cartons dans son appartement parisien car le lendemain, samedi, elle emménage chez son fiancé François. Les préparatifs terminés, elle se dirige en voiture chez des amis pour dîner. Mais, à cause d'une grève des transports en commun, elle reste coincée dans les embouteillages. Un peu par lubie et beaucoup par désœuvrement, elle prend en stop Jean (Vincent Lindon, impeccable lui aussi). Dans l'automobile, les deux "V.L." glissent progressivement vers les territoires du désir
.

Un fil ténu pour le moins. Mais, comme elle croit au cinéma, Claire Denis croit aussi aux rencontres. Et celle entre sa caméra et l'histoire de Laure et Jean devient, du coup, un fil aux ramifications et aux variations presque infinies. De vendredi soir à l'aube du lendemain, quelques heures seulement, mais combien de modifications, de sensations, d'hésitations, de plaisirs, de folies, d'ivresses, d'approches, de gestes, de fantasmes, traversant les corps de Laure et de Jean ? Autant que de plans contenus dans Vendredi Soir certainement. Une rencontre, aussi brève soit elle, c'est une variation infinie d'affects. Rien moins que cela, nous "dit" Claire Denis.

Deux amants dans une voiture, un bar, un hôtel désert, une pizzeria. Mais aussi deux amants dans la nuit parisienne, ses lumières et ses odeurs : on a rarement filmé Paris avec autant de douceur et de sensualité, de profondeur même (les toits dans l'obscurité naissante, les rues combles ou désertes, les passants fantomatiques et quelques fois inquiétants, les passagers des voitures bloquées, un bar-tabac…).

Tout, d'ailleurs, dans le film, naît de l'obscurité : bâtisses, personnages, sensations, fantasmes. Claire Denis capte cette part d'ombre, part maudite, qui nous échappe, échappe à la conscience et au récit traditionnel. Et seul le cinéma semble capable de l'enregistrer (ce qui fait que le cinéma de Claire Denis est en un sens très "réaliste". Eloigné de tout effet esthétisant gratuit, il est travaillé par une nécessité). Ce travail plastique sur les ténèbres, le noir, le nocturne est admirable.
Situé à la frontière de l'inconscient, le film flirte aussi avec le fantastique (scènes de rêve, fantasme, réalité flottante…). La logique des sensations nous mène vers des territoires toujours incertains, inquiétants parfois. Celle-ci s'appuie sur un montage virtuose liant avec fluidité des plans a priori très disparates : gros plans sur des objets ou des parties du corps, plans plus larges sur "l'extérieur", mouvements de caméra lents (la belle et très lente chorégraphie des voitures pendant l'embouteillage) ou rapides, ralentis, plans fixes, différences de grains… A chaque variation d'affect correspond une variation de forme, ou presque.
Vendredi soir : les profondeurs et bouleversements insoupçonnés d'une rencontre. Vendredi soir : le cinéma comme "corps clairvoyant".

Jean-Emmanuel Denave
(septembre 2002)

voir aussi : Trouble every day (juillet 2001) de Claire Denis

http://www.bacfilms.com/vendredisoir/