Vélo ! Toro !, Paris-Madrid à bicyclette 1893
Edouard de Perrodil

Dessins d'Henri Farman
éditions le Pas d'Oiseau, 2006

 



Bouffer des kilomètres...


Journaliste au « Petit journal », vaguement poète et sportif éclairé, Edouard de Perrodil se lance en 1893 sur les routes pour rejoindre Madrid depuis Paris en bicyclette. Forte personnalité que celle de ce Perrodil, ancêtre de toute une lignée d'écrivains-cyclistes (parmi lesquels Jarry, Cioran, Fallet, Nucéra ou Paul Fournel). A l'époque, le vélocipédiste se situe, pour le commun, quelque part entre l'homme-canon et le ventriloque, bête de cirque, inventeur compulsif ou illuminé. Pourtant, la machine a déjà bien évolué depuis le grand bi de papa : le «Gladiator» sur lequel Perrodil voyagera ne pèse pas plus de douze kilos, connaît la transmission par chaîne et les pneumatiques. Puis le périple n'est envisagé ni comme une expédition en dilettante ni comme une flânerie touristique : Perrodil et son comparse Henri Farman veulent nettement établir un « record » dûment validé par les autorités compétentes. Ils prétendent rejoindre Madrid en une semaine.


Au prix de journées de dix-sept heures de route, de nombreux kilomètres sous la lune ou dans la chaleur écrasante des déserts ibériques, sans compter les orages, les routes défoncées et les nuits sans sommeil, ils y parviendront en effet. Ils auront été secourus dans presque chaque ville par une foule de vélocipédistes informés par voie de presse de leur passage, et qui forment alors en Europe une micro-société ramifiée et solidaire, à la pointe des progrès technologiques. L'intérêt du récit tient surtout au charme suranné du positivisme claironnant de l'auteur, mélangé à l'exotisme futile des pionniers de la « performance » sportive.

Ainsi, le régime alimentaire de nos cyclistes laisse pantois : Perrodil se plaît à nous narrer les exploits culinaires de son équipée, capable d'engloutir des festins rabelaisiens abondamment arrosés de vins du cru ou de champagne avant de repartir à l'assaut des cols pyrénéens. De quoi rendre vingt fois malades les maigrelets champions de ce siècle, pour qui l'art de vivre a dégénéré en toxicomanie de la victoire et du fric. Par contraste, la vivacité joyeuse de cet ouvrage fleure bon le grand air, vierge de gaz d'échappement, l'âge d'or déraisonnable d'une petite invention merveilleuse qui contribue à désencrasser nos villes et nos poumons.

Jean-Baptiste Monat
(juillet 2006)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

 

Le Pas d'oiseau
176 chemin de Lestang
31100 Toulouse

chez le même éditeur
Cyclistes aux Pyrénées, 1907 et 1911 - Le Pas d'oiseau, mai 2006

http://www.encyclique.com/index.html

lire aussi
L'Italie à Vélocipède
traduit de l'anglais par Matthieu Mas
Ed.Desjonquères/La fosse aux ours, 2005