B.
Longre
(janvier 2008)
Entretien
avec Virgile Durand
Quel
a été le point de départ de ce roman ?
L’idée ou l’image originelle ?
Le
point de départ a été la prise de conscience
du mécanisme de transmission. A travers des anecdotes
que je connaissais depuis longtemps, j’ai établi
un schéma d’analyse des traumatismes sur plusieurs
générations. Ce qui est surprenant, c’est
que cette prise de conscience s’est produite en un instant.
Je discutais avec Aurélie, ma femme, lui racontant plusieurs
saynètes décousues et le lien est apparu. Je lui
ai dit que j’allais écrire cette histoire.
Comment
son architecture a-t-elle été conçue ?
Aviez-vous d’emblée la structure en tête,
ou bien s’est-elle imposée au fil de l’écriture
?
La
structure était réfléchie avant l’écriture
du premier mot. En fait, avant de commencer à écrire
un roman, j’en fais une sorte de plan extrêmement
simple, une suite de tirets avec ce qu’il est nécessaire
de dire pour assurer la progression de l’histoire. En
l’occurrence, ça se résumait en quelques
mots sur le grand-père (Simon), la grand-mère
(Louise), et caetera, jusqu’à la fille (Justine).
L’idée de Jens et Jeanne est arrivée en
dernier, afin d’ouvrir et de fermer l’histoire de
la famille à travers deux personnages qui en sont plus
ou moins les observateurs.
Certains
chapitres ont-ils été plus ardus que d’autres
à composer ?
Pas
vraiment. Ce qui a été peut-être plus aisé
à écrire, ce sont les monologues, ceux de Louise
et celui de l’oncle de Jacques. Ce sont des moments importants
du roman, comme si pendant ces passages le lecteur était
en rapport direct avec un témoignage, sans passer par
le filtre du narrateur.
Malgré
les récits consacrés à Jens, Simon et Jacques,
ce sont des portraits de femmes qui dominent ici… Comment
expliquez-vous ce choix (si c’en est un) ?
Le
sujet du roman est la transmission. Je pense que les femmes,
tout au moins dans la période du roman, de 1920 à
aujourd’hui, ont été dans une plus large
mesure que les hommes les vecteurs de la transmission. Et les
enfants filles (pour utiliser une expression d’Alain Souchon)
ont une sensibilité qui les met plus directement sous
l’influence de leurs parents que les garçons. Voilà
pour les généralités facilement attaquables
!
D’une manière plus intime, je suis moi-même
plus sensible aux histoires féminines, aux mécanismes
de réflexion et d’action des femmes qu’à
ceux des hommes.
Ces deux raisons font que « naturellement », je
me suis retrouvé avec plus de personnages féminins
que masculins.
Vos
personnages vous ont-ils été inspirés par
des rencontres ou une histoire familiale particulière
?
Comme
je l’ai dit, l’histoire est construite sur une juxtaposition
ordonnée de plusieurs faits, de plusieurs anecdotes.
Quant aux personnages, j’ai utilisé pour certains
des modèles, pour d’autres il s’agit de pure
création. Il me semble que Yourcenar disait, à
propos de ses Mémoires d’Hadrien, qu’il
faut chercher à être plausible quand la vérité
n’est pas accessible. J’ai ce soucis : que les faits,
actes et pensées soient plausibles.
La
distance narrative que vous établissez entre vous et
vos personnages, très appréciable, vous est-elle
venue naturellement ?
Je
vais répondre à la question par un détour
: il y a plusieurs règles d’écriture dans
Ces gens-là. L’une d’entre
elles est la suivante : je défends dans chaque chapitre
le personnage qui intitule le chapitre, éventuellement
aux dépens des autres, que je défends dans les
chapitres précédents ou suivants…
Pour
lesquels éprouvez-vous le plus de sympathie ? (ou d’antipathie…
?)
Je
ne porte pas de jugement sur mes personnages. Je peux dire que
j’apprécie le caractère de Manon. Elle est
peut-être, dans son rapport avec les petits animaux quand
elle est jeune, puis dans son rapport avec les hommes quand
elle est devenue une femme, plus proche d’elle-même
que ne le sont les autres personnages.
Tout
au long du roman, l’accent est mis sur les traumatismes
de l’enfance et l’adolescence, et leurs résonances
subséquentes. Est-ce un sujet sur lequel vous vous êtes
documenté ?
Avant
de commencer à écrire, j’ai lu de manière
assidue pendant des années. A certaines périodes,
je lisais une pièce de théâtre par jour
ainsi qu’un ou deux romans par semaine. Chaque livre est
la pièce d’un puzzle. Quand on lit dix ou vingt
romans, on ne voit pas nécessairement de lien. A partir
de quelques centaines de livres, on commence à voir une
logique. C’est ma manière de comprendre le monde.
Certains
personnages paraissent subir leur sort (comme Manon ou Jens),
une passivité qui semble inscrite dans leurs gènes.
D’après vous, quels sont les ressorts de l’émancipation
(même tardive, comme celle de Justine) ?
L’émancipation,
au-delà même de celle de Justine, se ferait en
deux étapes. Dans un premier temps la compréhension
de l’héritage, la lucidité face à
cet héritage. Dans un second temps, la prise de distance.
Jeanne, toute petite, est déjà sur ce chemin.
Bien qu’elle n’analyse pas ses actes, elle n’accepte
pas ce qu’on lui propose, faisant preuve d’une sorte
de lucidité instinctive. Sa prise de distance est dans
son humour, peut-être involontaire, mais très présent
! On peut penser à Hermann Hesse, dans le Loup des
Steppes, qui clôt son roman sur la nécessité
de l’humour.
Inscrivez-vous
votre travail dans un mouvement littéraire particulier
? Ou bien des auteurs et des œuvres spécifiques
vous ont-elles inspirés ?
L’inspiration,
s’il y en a une pour ce roman, est extrêmement éloignée
et probablement inconsciente. Peut-être puis-je citer
Les météores de Tournier. Quant au mouvement
littéraire, nous en reparlerons au sixième roman
! Plus sérieusement, le thème sur lequel je travaille
est la construction de l’individu soumis à l’environnement
social. Je suis un défenseur de la responsabilisation
individuelle. Ces gens-là aborde
la famille. Un autre roman et un recueil de nouvelles traiteront
de l’individu soumis à la société,
principalement sous son aspect politique.
L’écriture
n’est pas votre premier « métier »
; fait-elle pourtant partie de votre vie ? Depuis longtemps
?
J’ai
commencé à écrire pour séduire Aurélie
! Elle n’était pas libre et me côtoyait en
tant qu’ami. Comme je connaissais mes classiques (Les
liaisons dangereuses de Laclos, par exemple), je savais
que c’était un premier pas, mais qu’il ne
fallait pas laisser s’installer l’amitié.
J’ai disparu, et je lui ai fait remettre des lettres.
Le style de la lettre d’amour me paraissait ne pas correspondre
à ce qu’elle accepterait de recevoir. Je lui ai
écrit des histoires. Six mois plus tard, nous vivions
ensemble, et j’avais écrit un roman, qui n’est
pas publié.
Et
pour celui-ci, avez-vous rapidement trouvé un éditeur
?
En
janvier 2007, j’ai pris ma valise avec trente manuscrits
et je les ai déposés chez les éditeurs
parisiens. J’ai reçu un premier appel le lendemain.
Plon m’a contacté au bout de deux semaines. Après
ce n’était que de l’administratif.
Des
projets en cours ? D’autres romans ?
J’écris
actuellement un roman : un homme vient d’apprendre une
histoire étrange arrivée à son père
trente ans auparavant. Il a besoin d’en parler à
un ami. Il y aura un parallèle entre le rapport à
la famille et le rapport à l’ami.
D’autre part, j’ai écrit et joué une
adaptation du roman de Steinbeck, Des souris et
des hommes, montée avec peu de moyens dans
un petit théâtre en septembre et octobre dernier
où elle a reçu un superbe accueil du public. Nous
avons été complets les deux dernières semaines.
J’aimerais la transporter dans un théâtre
plus grand, avec d’autres moyens.
propos recueillis par
B. Longre (janvier 2008)